"L’environnement et la pollution sont des sujets trop importants pour être gérés par une fondation d’entreprise"

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Le groupe Total est le partenaire principal de La France s’engage depuis son lancement en 2014. Première entreprise de France, Total a été sollicitée, dès 2009, par le ministère de la Jeunesse pour mener des actions en faveur de l’emploi des jeunes et de l’éducation. Sa fondation d’entreprise, la plus importante de France par sa dotation, mène quant à elle des programmes autour de la solidarité, la santé, la biodiversité, la culture et le patrimoine. Sa responsable à double casquette, Catherine Ferrant, déléguée générale de la Fondation d’entreprise et directrice du mécénat, nous explique les raisons de ces engagements.

Youphil.com: En 2014, Total est devenu le partenaire principal de La France s’engage. Dans quel cadre s’inscrit cet engagement?

Catherine Ferrant: Il s’agit d’un partenariat, depuis 2009, entre le ministère de la Jeunesse et des Sports et l’entreprise Total. C’est pourquoi lorsque nous parlons au nom de La France s’engage nous affichons le logo de Total et non celui de la fondation. En réalité, ce sont les mêmes équipes qui s’occupent des programmes de mécénat et de la Fondation, mais ce sont des partenariats qui ont un fonctionnement et un budget différents. Le budget de la Fondation est de 50 millions d’euros sur cinq ans, tandis que celui du mécénat était, lors du partenariat initial avec l’État, de 50 millions sur six ans.

En 2009, Total a été sollicité par Martin Hirsch, alors Haut-Commissaire à la jeunesse, qui considérait qu’après nos résultats importants publiés pour l’année 2008, Total ne menait pas d’actions pour l’emploi des jeunes à la hauteur de sa stature de première entreprise de France. Il nous a donc invités à rejoindre le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ) qu’il avait créé en même temps que le RSA. Le but de ce fonds étant de soutenir et évaluer des expé- rimentations sur le terrain en matière d’éducation et d’insertion. Nous avions promis de donner 25 millions d’euros la première année, mais seul un million d’euros a été versé car construire un partenariat public-privé sur ces sujets demande du temps.

Quelles actions menez-vous dans le cadre de ce partenariat?

Au fil des années, nous avons développé de nombreux programmes dans les domaines de l’éducation, de la lutte contre l’exclusion et de l’accès à la culture. Le ministre actuel de la jeunesse, Patrick Kanner, est le sixième avec lequel nous travaillons. Avec Martin Hirsch, nous avons par exemple travaillé pendant trois ans sur un programme d’accès au permis de conduire pour les jeunes.

C’est vraiment lorsque nous avons eu un ministre à la fois en charge de la jeunesse et de l’éducation, en l’occurrence Luc Chatel, que ce partenariat a pris sa vitesse de croisière. À partir de là, nous avons financé des innovations importantes dans le domaine éducatif. Notamment, l’expérimentation des internats d’excellence, aujourd’hui appelés "internats de la réussite", qui permettent à des enfants issus des zones d’éducation prioritaire d’intégrer des établissements qui offrent un encadrement renforcé, avec des enseignants volontaires et de nombreuses activités sportives et culturelles. Puis, lorsque Valérie Fourneyron est devenue ministre, elle a souhaité davantage nous orienter vers les emplois d’avenir. Nous avons donc financé des projets de formation de jeunes dans la lutte contre la précarité énergétique, l’agriculture biologique avec les jardins de Cocagne, etc. Ensuite, nous avons financé des programmes d’accès à l’éducation artistique et culturelle dans le cadre des changements des rythmes scolaires, des initiatives pour l’autonomie des jeunes avec des associations comme Sport dans la ville ou Emmaüs Connect.

Enfin, Najat Vallaud-Belkacem a lancé, sous l’impulsion de Martin Hirsch, La France s’engage. Elle a alors demandé à Total de flécher le reliquat du Fonds d’expérimenta- tion jeunesse vers ce projet et d’y ajouter 10 millions supplémentaires. Au final, Total aura alloué 60 millions d’euros au FEJ depuis 2009, dont 16,8 millions d’euros dédiés à La France s’engage.

Concrètement, comment la Fondation Total participe à La France s’engage?

Contrairement aux programmes soutenus auparavant, ceux de La France s’engage ne sont pas uniquement destinés aux jeunes. Ce qui est intéressant, c’est que nous sommes intégrés à un groupe de parrains, avec des acteurs de la société civile aux profils très variés: l’ex-président du Secours Catholique François Soulage, le directeur du Centre de recherches interdisciplinaires François Taddei ou la présidente de l’Adie Catherine Barbaroux, par exemple. Le ministère de la Jeunesse sélectionne environ 60 dossiers à la suite de l’appel à projets permanent. Avec le groupe de parrains, nous examinons les dossiers et rencontrons les porteurs de projets. Nous en sélectionnons 30 qui seront soumis au vote du public par Internet.

Lors du processus de sélection, les parrains ne s’attardent pas sur les budgets demandés par les candidats. Une fois les lauréats sélectionnés, nous examinons avec le ministère la nature des financements que nous allons leur proposer. Nous faisons alors des propositions, présentées au conseil de gestion du FEJ, décisionnaire.

Nous proposons également un accompagnement à certains porteurs de projets. C’est le cas de l’association lauréate Coexister qui réfléchit actuellement à élargir ses actions de conseils sur le fait religieux au sein des entreprises. Nous les avons donc mis en contact avec le service des ressources humaines du groupe. Ce qui leur permet de comprendre le regard d’une entreprise sur cette thématique et d’essayer de rédiger une offre de services.

En dehors de la partie mécénat, quelles sont les missions de la Fondation Total?

Notre Fondation a été créée en 1992 à la suite du sommet de Rio pour préserver la biodiversité marine. En 2008, le monde avait changé et nous nous sommes demandé si une Fondation purement scientifique dans des domaines très pointus était suffisante pour répondre à la complexité des enjeux sociétaux. Nous avons donc décidé d’élargir le champ d’action de la Fondation et d’y intégrer trois missions d’intérêt général déjà
conduites par l’entreprise, mais non portées par la Fondation. Nous menions en effet des opérations dans la santé, avec un partenariat avec l’Institut Pasteur depuis 2005. Mais aussi dans la solidarité depuis 2004, avec Science Po ou l’Institut Télémaque pour l’égalité des chances à l’école. Notre département des relations publiques développait également des programmes de mécénat culturel.

Pourquoi élargir son champ d’action quand la tendance est plutôt au recentrage sur le cœur de métier?

L’idée, en rassemblant ces thématiques, était d’avoir une vision plus globale de nos actions. Nous nous sommes rendu compte que toutes nos actions avaient un lien avec l’éducation et que c’était la dimension que nous voulions privilégier. Nous retrouvons ce lien dans le domaine de la culture et du patrimoine lorsque nous faisons de l’insertion, dans la santé en formant des médecins et chercheurs qui luttent contre des maladies infantiles, ou encore dans la biodiversité marine où nous nous tournons vers des programmes de sensibilisation des jeunes.

Évidemment, nous nous sommes demandé si nous ne devrions pas avoir une Fondation liée à l’accès à l’énergie. Mais, cette question est tellement au cœur de notre métier qu’il est difficile de la regarder uniquement sous un angle d’intérêt général. Il est préférable, sur cette thématique, de s’orienter vers du social business en offrant de nouveaux services à des clients pauvres, à des prix réduits. C’est d’ailleurs ce que fait Total qui travaille actuellement sur un programme de distribution de lampes solaires dans les pays en développement. Peut-être qu’un jour nous nous associerons à ces projets. Rien n’est figé, nous créons le mouvement en marche.

Mais, est-ce du ressort de Total, groupe pétrolier, de prendre en charge les questions d’éducation?

Il incombe aux États de prendre en charge les services essentiels comme la santé, l’éducation, la sécurité, etc. Aujourd’hui, certains États n’arrivent plus à apporter ces services aux populations, comme c’est le cas en Afrique avec la santé. Même en France, la culture ou l’éducation ne sont plus des services que l’État seul peut apporter, il fait donc appel à d’autres entités, notamment les entreprises. Elles sont parties prenantes et sont prêtes à contribuer. Pourquoi? Parce que pour exercer leur mission industrielle et commerciale elles ont besoin de paix sociale. Et sans accès équilibré aux besoins essentiels, il n’y en aura pas.

En France, une entreprise comme Total a les connaissances nécessaires pour soutenir des projets autour de l’éducation. C’est un sujet qui nous est familier, que ce soit à travers la formation permanente de nos salariés, ou lorsque nous finançons des projets de recherche et d’enseignement supérieur nécessaires aux progrès de nos activités. C’est également le cas lorsque nous finançons des universités qui accueilleront nos futurs salariés. Ou encore lorsque nous faisons venir en Europe des étudiants de pays en développement pour améliorer leurs connaissances et qu’ils puissent travailler chez nous ou dans d’autres pays en tant que cadres et fonctionnaires. Ces projets nous apportent des savoirs qui nous permettent de nous intéresser à des populations qui ne sont pas, à la base, des populations cibles pour l’entreprise.

Qu’en est-il de l’environnement? Marée noire de l’Erika, sable bitumineux… Total se fait souvent rappeler à l’ordre pour ses catastrophes écologiques, pourquoi ne pas plutôt s’orienter vers ces sujets-là?

L’environnement et la pollution sont des sujets beaucoup trop importants pour être gérés par une fondation d’entreprise. C’est un sujet majeur pour l’entreprise et cela
représente des millions d’euros investis chaque année. Notre première responsabilité est d’assurer la sécurité et la santé des populations. La Fondation ne peut jouer qu’un rôle marginal. En renforçant la connaissance dans certains domaines, par exemple, comme avec notre programme de recherche sur la biodiversité marine. L’entreprise pourra ainsi faire appel aux scientifiques qui auront travaillé avec la Fondation, si elle a besoin de leur expertise. Il y a des interactions entre la Fondation et l’entreprise: le président du comité de sélection des projets pour la biodiversité de la Fondation est, notamment, le directeur scientifique de Total SA.

Découvrez la deuxième partie de ce grand entretien 

 
Cet article a initialement été publié en juin 2015 dans la Lettre professionnelle "Tendances de l'innovation sociétale".
 
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