​"Hors les murs", ou l’autisme au travail

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Cinq personnes atteintes d'autisme de type asperger travaillent pour Socia3, une entreprise adaptée spécialisée dans l'expertise comptable. Cette expérience inédite résulte de l'initiative d'une cadre et de l'engagement de son entreprise.

"Hors les murs", c’est le nom poétique donné par Amélie Bonétat à "son" projet. Gestionnaire de paye pour le groupe Soregor à Saint-Avertin, près de Tours, la jeune femme est très sensible à l’autisme pour des raisons familiales. Elle propose donc d’abord à Benoît Pontroué, patron de l’entreprise adaptée Socia3, filiale de Soregor, d’adhérer à une association de recherche sur l’autisme, ARAPI. "Nous nous sommes dit ensuite: pourquoi ne pas aller plus loin, et embaucher des personnes atteintes d'autisme au sein même de l'entreprise?".

Car les autistes "asperger" ou de haut niveau, se caractérisent par des problèmes de comportement social, mais une intelligence supérieure à la moyenne dans certains champs de compétences. "Ils peuvent apporter une vraie valeur ajoutée à l’entreprise", défend la jeune femme. Benoît Pontroué accepte de relever le défi. L'aventure est lancée.

Amélie Bonétat s'adresse d'abord au Centre ressources autisme (CRA) de Tours, et présente son projet au professeur Frédérique Bonnet-Brilhaut, pédopsychiatre et spécialiste de génétique moléculaire, et à Cathy Leroy, cadre de santé paramédical. "Nous venions alors d'ouvrir la section adulte du CRA. La question de l'orientation professionnelle était neuve pour nous. Il nous a semblé qu'il était nécessaire, pour qu’une entreprise accueille des salariés autistes, que ses membres connaissent bien la pathologie", explique Cathy Leroy.

Coaching et accompagnement

Amélie Bonétat se lance donc dans un diplôme universitaire "Autisme et troubles apparentés" à l'université de Tours. C’est lors de ce cursus qu’elle élabore le programme d'accompagnement  "Hors les murs", qui sera ensuite mis en place à Socia3. "En étudiant, en allant voir ce que faisaient les autres, j'ai compris que la clé du succès résidait dans le coaching et l'accompagnement, explique Amélie Bonétat. Nous avons donc mis en place un système de double tuteur, l'un pour le métier en lui-même, l'autre pour l'aspect socio-professionnel, qui assure l'interface avec la hiérarchie, qui l’accompagne dans ses démarches administratives, et gère le relationnel avec les autres collègues. Nous avons également réfléchi à la manière d'adapter les postes aux salariés. Enfin, un médecin et une infirmière sont intervenus afin de sensibiliser l'ensemble des salariés à la question de l'autisme".

Une fois le projet solidifié, l’heure de passer aux travaux pratique a sonné. "Trouver des candidats n'a pas été facile: les personnes autistes ont souvent des parcours scolaires et professionnels chaotiques, ils sont orientés dans des branches qui ne correspondent pas à leurs compétences, et se retrouvent dans une situation d'échec qui peut être traumatique", poursuit la cadre. Le CRA de Tours leur a proposé des candidats. "Notre rôle est de faire des évaluations cliniques des patients susceptibles d'être autistes. Nous listons leur compétences, et nous posons comme garants vis-à-vis de Socia3", détaille Cathy Leroy.

Des postes adaptés

Sylvain est le premier embauché. Titulaire d'un BTS comptabilité, il dispose d'un très haut niveau de compétences, mais ne supporte pas les interactions sociales. Rigoureux, pointilleux, il adore l'entreprise. Qui se met en quatre, en retour, pour profiter de sa grande performance dans le domaine de la saisie. Comme il ne peut parler aux clients, un autre collègue s'en charge pour lui. Il dispose d'un temps partiel lié à sa grande fatigabilité. Sa tutrice "socio-professionnelle" -qui suit, elle aussi, le DU autisme- s'occupe de sa correspondance, l'aide pour remplir les papiers destinés à Pôle Emploi ou à la médecine du travail, et lui explique les changements de planning -qui peuvent être source d'anxiété forte pour les personnes autistes.

"Les personnes autistes souffrent parfois de handicaps sociaux: ils ne savent pas mener un entretien, font de la stéréotypie, ne racontent pas leur week-end à la machine à café. Si le personnel ne maîtrise pas la question, cela peut très mal se passer. Le fait qu'il y soit préparé permet à l'entreprise de tirer le meilleur de ces salariés, car les entreprises, bien qu'adaptées, doivent être rentables", explique Amélie Bonétat, qui forme désormais elle même les salariés des autres bureaux de Soregor et de Socia3. Au bout du compte, Sylvain a décroché un CDI dans l’entreprise adaptée.

Cinq personnes autistes travaillent désormais pour le groupe: une personne à Chartres, deux à Angers et deux à Tours. L'insertion de Sven, second embauché au bureau de Saint-Avertin (Tours), s'avère plus compliquée... Sans pour autant qu'il considère son expérience comme un échec. "Après un stage avec Pôle Emploi à Socia3, il m'a semblé que le métier de comptable était fait pour moi. J'ai donc suivi une formation en alternance à partir de 2014. Il a fallu reprendre un rythme de vie plus rapide et intense, ce n'était pas évident". Sven signe ensuite un CDD, allant de décembre à juin 2015. "Mais je me suis rendu compte que les maths n’étaient vraiment pas ma tasse de thé. Alors Benoît Pontroué et Amélie Bonétat m'ont proposé un travail plus administratif, de rédaction d'articles pour la newsletter interne. Mais comme il n'y a pas de poste spécialement consacré à cela, je terminerai mon CDD en juin, et me poserai la question d'une réorientation avec ma conseillère à Cap Emploi. Pour autant je ne la remercierai jamais assez de m'avoir fait faire cette expérience, car le passage en entreprise m'a permis de mûrir et de gagner en sérenité", explique Sven.

Avec  , partenaire de la rubrique handicap.

 

Crédit photo: Mike Kniec/Flickr.
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