Evgen Bavcar, photographe aveugle, apôtre de l’image pour tous

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

"Chaque être humain a le droit aux images", affirme tranquillement Evgen Bavcar en sirotant son cappuccino. Dit comme ça, on peut difficilement ne pas être d’accord. "Nous avons le droit aux images!", enchaîne-t-il. "Nous" qui? Les aveugles. Et là, tout de suite, on n’est plus si sûr que l’égalité soit une évidence. Evgen Bavcar a perdu la vue à 12 ans et est pourtant aujourd’hui, à 68 printemps, un photographe accompli et reconnu. L’interrogation, aussi intriguée qu’admirative, lui revient souvent: comment fait-il pour prendre ses photos s’il ne voit pas? "C’est la question la plus bête qui soit", lâche-t-il, comme si sa position n’avait rien d’originale.

Ce Français d’origine slovène "voi[t] avec [son] troisième œil, avec les yeux que l’on a dans les rêves. L’œil le plus performant, c’est notre esprit". De toute façon, il ne se revendique pas photographe. Evgen est, selon ses propres termes, "l’illustration parfaite de l’artiste conceptuel": ses photos naissent en lui comme des concepts, qu’il s’applique à offrir à un objectif. Il sait, grâce aux descriptions des voyants, s’il a atteint son but ou non.

Crédit: Evgen Bavcar.

 

Le photographe-qui-n’en-est-pas-un parcourt le monde pour présenter ses œuvres, mais aussi pour rendre l’art accessible aux non-voyants. Soit par le biais de conférences ("Comment expliquer les icônes religieuses aux aveugles?"), soit en mettant au point des "méthodes pour rendre les réalités visuelles accessibles". Il sait ainsi expliquer à un aveugle de naissance ce qu’est l’horizon, décrire le pointillisme ou un travelling. "Puisque j’ai vu jusqu’à l’âge de 12 ans, je comprends bien votre monde et je connais le mien. Je suis un peu le passeur", estime-t-il. Mais regrette que "les aveugles parlent le langage des voyants. Il faut imposer notre langage". C’est vrai, ça, pourquoi dire que l’on a "vu" quelqu’un quand on a eu rendez-vous avec lui? Evgen lui-même emploie souvent les termes "voir" et "regarder", glissant même à une voisine à qui il barrait le passage un "pardon, je ne vous ai pas vue".

Ému aux larmes

Cet homme à l’élégant chapeau noir porte des lunettes non teintées, comme s’il était myope, "pour les autres", les voyants, estimant ainsi passer davantage inaperçu. Et puis "je peux vous dire que vous êtes très belle", ajoute-t-il avec malice. Par souci des autres, encore, il porte, accroché à sa veste, un petit miroir circulaire. Objet que l’on retrouve un peu partout dans son appartement. "Puisque je ne vous rends pas votre regard, il faut bien que quelqu’un d’autre le fasse", justifie-t-il. C’est faux. Evgen Bavcar ne voit pas, d’accord, mais son regard est bien là, expressif, réactif, dirigé vers son interlocuteur. "Tout le monde ne s’en rend pas compte…", se défend-il, content que l’on ait remarqué.

Ses paroles transpirent l’amour de l’art. D’où cette frustration d’en être tant tenu à l’écart. Ses yeux de voyants se sont posés sur une Joconde en noir et blanc lorsqu’il était petit, en Yougoslavie. La vraie, celle qui trône à quelques minutes seulement de chez lui, restera toujours hors de sa portée. Heureusement, un artiste suisse l’a reproduite en bas-relief, permettant à ceux dont le seul regard se trouve au bout des doigts d’appréhender l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire. Il a également "vu" (c’est lui qui le dit) la Vénus de Milo en Allemagne, grâce à une reproduction en plâtre. Lors de sa découverte tactile d’une copie du Moïse de Michel-Ange, il a "pleuré de bonheur. J’ai eu un plaisir esthétique en direct, pas par procuration, pas grâce à la description des autres". L’original se trouve dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome. En visite là-bas, il a eu l’autorisation de le toucher. "L’original! Celui qu’ont touché les mains de Michelangelo!", s’extasie-t-il. Là encore, des larmes. Et une salve d’applaudissements autour de lui.

Des confrères agressifs

En France, c’est compliqué. "Quand vous allez au musée, il n’y a pas de description. Je dois amener quelqu’un avec moi pour qu’il me détaille les peintures, explique Evgen. L’espace tactile du Louvre, par exemple, est tout petit. On se dit que ce n’est pas intéressant, les aveugles. Mais si on leur expliquait l’histoire de l’art, ils seraient intéressés! Si je ne connais pas le mille-feuille, je ne vais pas m’intéresser au mille-feuille…"

Crédit: Evgen Bavcar.

 

Son art à lui fait parfois peur à ses confrères: "Certains photographes sont très agressifs, ils se sentent blessés dans leur narcissisme. Pour eux, ce n’est pas normal qu’un aveugle photographie". En plus des expositions et des ouvrages qui lui sont consacrés, Evgen a pourtant acquis une légitimité académique. Trois doctorats, dont deux honoris causa, pour son travail en photo mais aussi en philosophie et en esthétique. "C’est important, les titres. Qu’on ne se dise pas ‘oh, le pauvre aveugle…’". D’autant plus important que sa cécité lui a demandé un paquet d’efforts. "Les handicapés devraient vivre plus longtemps que les autres, parce qu’ils perdent beaucoup de temps à lutter", plaide-t-il.

Evgen Bavcar ne pense pas être un bon photographe. Pas pour l’instant, en tout cas. "Je n’ai pas encore fait la plus belle photo". Elle n’existe pour l’heure que dans sa tête. Il n’a que le concept.

 

Crédit photo de Une: Elsa Maudet.
 

Avec  , partenaire de la rubrique handicap.

 

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer