Handicap: dix ans après la loi, l'emploi ne décolle pas

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L’intégration des personnes handicapées dans le monde du travail a progressé, mais pas autant qu'espéré.

La loi du 11 février 2005 avait été saluée de toutes parts comme étant une avancée majeure et un texte fondamental en faveur de la citoyenneté des personnes handicapées. "Cela fait partie des grandes lois de la société française, confirme Eric Blanchet, directeur général de l’Adapt (association pour l’insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées). Mais ce sont des lois qui prennent énormément de temps".

De fait, dix ans plus tard, si des progrès sont indéniables, les effets sont loin des espoirs suscités par l’adoption du texte. En matière d’emploi, le handicap est enfin devenu un vrai sujet au sein des entreprises. Mais le chômage des personnes handicapées demeure largement supérieur à celui de la population générale et les axes de progression sont nombreux.

Plus de personnes handicapées en emploi...

La loi de 2005 a durci les sanctions financières imposées depuis 1987 aux entreprises de plus de 20 salariés n’employant pas au minimum 6% de travailleurs handicapés. Résultat, le nombre de personnes handicapées travaillant dans ces structures a doublé entre 2006 et 2012, passant à 361.700, comme le souligne le site faire-face.fr, édité par l’Association des paralysés de France (APF). Et seules 8% des entreprises soumises au quota n’emploient aucun salarié handicapé, que ce soit directement ou indirectement (via la sous-traitance).

Le taux d’emploi reste toutefois loin de l’objectif, à 3,1% en 2012. Jusqu’alors exemptée, la fonction publique est soumise depuis 2005 à ce même quota. Meilleure élève que le privé, elle compte 4,9% de personnes handicapées. Ces chiffres ne traduisent toutefois pas nécessairement une hausse des embauches. Nombre de personnes qui étaient déjà handicapées mais n’en avaient pas fait la déclaration officielle ont, grâce à la communication qui a entouré cette loi, demandé et obtenu une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH).

… mais aussi davantage au chômage

Fin 2014, près de 430.000 travailleurs handicapés étaient en recherche d’emploi, un chiffre qui a plus que doublé depuis 2007. Le taux de chômage des personnes handicapées atteint les 22%, plus de deux fois celui de la population active. Et un chômeur handicapé sur deux l’est depuis plus d’un an. "Avec les 10 ans de la loi de 2005, on va peut-être fêter les 500.000 demandeurs d’emploi en situation de handicap", s’inquiète Véronique Bustreel, conseillère nationale emploi formation à l’APF.

"Avec la loi de 1987, il y avait un intérêt pour le sujet, mais limité. Avec celle de 2005, c’est devenu un enjeu de management et d’organisation", se félicite Véronique Bustreel. Des missions handicap ont été créées dans les grandes sociétés et des managers de différents services, tels les RH ou les achats, se sont saisi de la question. Une dynamique qui permet de sensibiliser davantage les salariés et de mieux aménager les postes de ceux qui en ont besoin.

Le handicap psychique enfin reconnu

Depuis 2005, les troubles psychiques (schizophrénie, troubles bipolaires, TOC…) sont reconnus comme un handicap. "Cela veut dire que ces personnes ont droit à une compensation et à des adaptations de poste", résume André Biche, directeur du groupement de coopération médico-sociale (GCMS) Fil rouge 35. Mais si la loi offre une réelle reconnaissance, la société en est, au bout de dix ans, "plutôt au début d’un chemin qu’autre chose", selon lui. "Le handicap psychique fait très peur parce qu’il n’est pas visible. Il est plus rassurant pour beaucoup de gens de voir une personne en fauteuil", reconnaît Eric Blanchet.

Ainsi, nombre de personnes ayant des troubles psychiques ne demandent pas de RQTH, craignant d’être ostracisées, placardisées, voire licenciées. Pourtant, ce public est plus diplômé que la moyenne des personnes handicapées. Et les adaptations de poste sont possibles, qui passent surtout pas des aménagements du temps et du cadre de travail, afin de limiter les situations stressantes. "Cela demande un vrai travail de compréhension des fragilités de la personne", souligne André Biche.

Des quotas aux effets pervers

Si l’obligation d’emploi de 6% a eu des conséquences positives, on en perçoit aujourd’hui les effets pervers. "Nous sommes dans une recherche effrénée de réponse à l’obligation d’emploi", regrette Véronique Bustreel. La loi Macron prévoit ainsi d’inclure dans le quota les contrats passés avec des travailleurs handicapés indépendants (une mesure qui fait débat), ainsi que les périodes de mise en situation professionnelle (qui permettent notamment à un demandeur d’emploi de découvrir un secteur).

A l’issue de la conférence nationale du handicap, le Medef avait, lui, demandé que les stages d’observation, type stage de 3ème, soient comptabilisés. "Le regard sur le handicap a changé, mais peut-être pas dans le bon sens, poursuit Véronique Bustreel. Si une entreprise ne prend une personne en situation de handicap qu’au prix de la déductibilité, cela m’interroge". Surtout si tout est fait pour éviter l’emploi direct.

Le maintien dans l’emploi, un enjeu majeur

"Il va y avoir un vieillissement des travailleurs, puisque nous sommes censés travailler plus longtemps. Et donc davantage de problèmes de vue, d’audition, de troubles musculo-squelettiques… Dont certains peuvent basculer sur de véritables handicaps", avertit Eric Blanchet. Une personne sur deux sera confrontée à une situation de handicap, ponctuelle ou durable, au cours de sa vie.

D’où la question, de plus en plus récurrente, du maintien dans l’emploi. "Les réponses se font à chaque fois sur du court terme: lorsqu’une personne est inapte à son poste, on a toujours le réflexe du licenciement pour inaptitude", constate Véronique Bustreel. Le reclassement n’est bien entendu pas toujours possible, mais "il faut sécuriser les parcours, réfléchir aux sas de sécurisation, aux contrats de transition", plaide la conseillère de l’APF. 

Et si la solution venait des entreprises… à qui on ne demande rien? En l’occurrence celles de moins de 20 salariés, non soumises aux 6%. "Entre un tiers et la moitié des placements (de travailleurs handicapés, NDLR) se font dans ces structures. On pourrait travailler la question de l’incitation auprès d’elles, pourquoi pas grâce à des crédits d’impôt", suggère Véronique Bustreel.

 

Crédit photo: Chris Waits/Flickr.
 

Avec  , partenaire de la rubrique handicap.

 

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