Pourquoi l'innovation vient de plus en plus des pays du Sud

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La logique selon laquelle les pays du Nord auraient encore beaucoup de leçons à donner à ceux du Sud est révolue. Désormais, "l'innovation inversée" est à l'honneur.

Accorder des petits prêts aux plus démunis, exclus du système bancaire, pour leur permettre de développer une activité économique: le microcrédit a été imaginé il y a plus de 30 ans par Muhammad Yunus, devenu depuis Prix Nobel de la paix.

Muhammad Yunus en 2010. Le père du microcrédit peut avoir le sourire: cet outil efficace de lutte contre la pauvreté (s'il est bien géré) est un succès. Vingt-cinq millions de personnes dans le monde y ont eu recours, dont 90% de femmes. Crédit: Elodie Vialle
 

Importé en France par l’association pour le droit à l’initiative économique (ADIE), le microcrédit inspire aujourd'hui bien des projets sur le web, à l'instar de Babyloan, qui vient de fêter ses 5 ans et propose aux internautes de soutenir des petits entrepreneurs à l’international, mais aussi, et de plus en plus, en France. 

Les pays du Sud inspirent le Nord dans le domaine bancaire

Aujourd’hui, la vieille Europe en crise s’intéresse à ces services, initialement pensés pour des populations démunies, et qui ont prouvé leur efficacité.

C'est particulièrement le cas dans le domaine bancaire, avec le "mobile banking", la banque sur téléphone mobile. Le continent africain a dépassé les Etats-Unis et l’Europe en nombre de téléphones mobiles. Au Kenya, on l’utilise pour payer ses factures, faire du transfert d’argent à sa famille, régler les frais de scolarité des enfants.

En France, une initiative vient de se lancer dans le même genre, "Compte-Nickel". Le principe: en 5 minutes, avec une carte d’identité et un numéro de téléphone mobile, vous pouvez ouvrir un compte. L’initiative s’appuie sur des agents répartis sur tout le territoire, à savoir…les bureaux de tabac. 

Une nouvelle source de revenus pour les buralistes

Crise de la presse, montée du prix du tabac, timbres fiscaux bientôt disponibles en ligne... Pour les buralistes, le "Compte-Nickel" permettra de générer de nouveaux revenus, alors qu'ils connaissent une baisse d'activité.

Pour 20 euros, le détenteur du compte obtient un relevé d'identité bancaire (RIB), ainsi que la possibilité de retirer et déposer des espèces. Il reçoit des SMS pour être averti lorsqu'il n'a plus assez d’argent pour faire un virement. Impossible d'être dans le rouge: s'il n'a pas assez sur son compte, il ne peut pas retirer d'argent.

L'initiative est utile pour un public fragilisé, mais peut intéresser tout le monde. Selon Hugues le Bret, le cofondateur qui a auparavant dirigé Boursorama, un bon tiers des utilisateurs de "Compte-Nickel" ont un revenu régulier et s’en servent comme compte principal. Un autre tiers ont des revenus plus irréguliers et ont besoin d'un RIB.

Les autres clients font un usage particulier du compte. Ils vivent, par exemple, en colocation ou concubinage et s’en servent pour payer en commun la facture Internet ou le loyer. Sans oublier les personnes âgées, qui se sentent plus rassurées chez le buraliste.

Business de la pauvreté

Lancée mi-février dans 60 points de vente, l'initiative est déjà un succès: entre 250 et 300 demandes de "Compte-Nickel" sont recensées chaque jour.

L'objectif des fondateurs du projet, pour être rentables: obtenir 100.000 clients d’ici la fin de l’année. Potentiellement, ils peuvent être bien plus nombreux: il y a plus de 2 millions d’interdits bancaires en France.

Si l'idée fait penser à des initiatives similaires développées en Afrique, s'inspirer du Sud ne marche pas forcément à tous les coups pour les entreprises. En 2012, Unilever a ainsi expliqué que l’Europe étant de plus en plus pauvre, ils pensaient répliquer chez nous une idée imaginée dans des pays asiatiques en développement: vendre du shampoing en sachets individuels.

Le principe? Réduire la taille des sachets pour s’adapter à la baisse du pouvoir d’achat. Mais l’idée avait alors été mal accueillie: les portions individuelles, jugées polluantes, reviennent souvent plus cher…

Innovation inversée

Une chose est sûre: à l'heure où les pauvres constituent un marché de plus en plus convoité par les grands groupes, les pays du Sud sont devenus des laboratoires d’idées. C'est l'innovation inversée: finie la logique Top/Down, désormais, les pays du Sud inspirent ceux du Nord.

La pièce "Qui a dit sida?" jouée par des femmes des Mureaux, en France. Le théâtre comme moyen de sensibilisation au VIH, une idée venue du Sud qui séduit les pays du Nord.
 

L'accès aux nouvelles technologies a joué un rôle clé dans ce changement de logique. En Haïti, la plupart des habitants n'ont pas l'electricité, mais le pays peut se targuer d'avoir eu la 4G avant la France. L'anthropologue rwandais Damien Rwegera s'amuse: "A Kigali, nous avons le wifi dans les gares. A Paris, c'est prévu, mais on l'attend encore!"

Pendant longtemps, dit-il, il y a eu ce sentiment, dans les pays du Sud, que ce qui était bon, compétent, venait du Nord. Certes, la vieille Europe est encore écoutée, et ce notamment parce qu'elle continue de financer de nombreux programmes via l'aide au développement et la francophonie. Mais les choses ont changé. Et les pays du Nord doivent en prendre conscience, "sous peine de passer pour des has-been", ironise Damien Rwegera. 

 

> Retrouvez cette chronique sur France Inter, et écoutez "Ça va mieux en le faisant", tous les dimanches à 6h20, dans le 5/7 du week-end de Dorothée Barba.

 

Photo de Une: Une fête religieuse dans le Rajasthan. Avec le "Jugaad", cette "improvisation ingénieuse", l'Inde est devenue une source d'inspiration mondiale sur l'innovation sociale. Crédit: Elodie Vialle.
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