"La construction des villes durables n'arrivera ni d'en haut, ni d'un coup d'Etat"

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Aucun système de contrôle ne doit être imposé pour inventer la ville de demain, selon Riel Miller, responsable de la prospective à l'Unesco. 

Youphil.com: quelle serait votre définition de la ville durable?

Riel Miller: Je pense qu’une ville durable est un écosystème capable d’évoluer grâce à une volonté forte. Mais être "durable" ne signifie pas être "stable" et que tout soit plannifié sur le long terme. Ma conviction est qu’il faut s’interroger sur la notion de "durable".

Au niveau international, cette interrogation existe, comme a pu le montrer la conférence internationale Rio+20 en septembre 2012. Mais surtout, il faut se questionner sur des notions comme la création de valeurs, le bonheur, le sens de la vie et l’identité des individus, aujourd’hui mises en cause.

A quoi ressemblera la ville du futur, en 2050?

C’est une réaction peu commune pour un prospectiviste, mais je n’en ai pas la moindre idée! Pourquoi? Parce que l’histoire nous montre bien que l’évolution des villes n’est pas linéaire. En 1945, les villes ont été détruites en Europe et reconstruites autrement, avec des différences et des similarités.

Également, les banlieues sont apparues et le nombre de bidonvilles a diminué dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Tout cela était inimaginable 30, 40, ou 50 ans auparavant. Alors comment avoir une idée aujourd’hui de ce que sera la ville du futur?

Quelles sont les conditions (ou obstacles) au développement des villes durables?

Il faut être très prudent et ne pas avoir une approche colonisatrice du futur. Je veux dire par là qu'on ne peut pas imposer un système de contrôle pour arriver à nos objectifs actuels. Il y a un risque d'effet inverse, négatif.

Par exemple, je m’attache beaucoup à l’idée de gaspiller moins et de protéger la biodiversité dans les villes. Mais la seule chose que je puisse faire aujourd’hui c’est parler de mes propres valeurs et ma façon de les mettre en oeuvre. Je ne veux pas dire à mes enfants de ne pas consommer "x, y ou z", ou qu’ils vont avoir besoin de "a, b, c ou d": c’est à eux de décider.

Parfois, les humains pensent agir pour le bien-être de l’humanité et ils se trompent. Prenons un exemple: imaginez que l’on décide de protéger une espèce d’oiseaux rares menacée de disparaître. Un virus mortel se diffuse chez les oiseaux et provoque la mort de millions de personnes. A-t-on fait du bien ou du mal?

Tous les acteurs internationaux ne donnent pas l’impression d’être coordonnés sur la question de la ville durable…

Cela se joue sur deux échelles différentes. Les institutions internationales aident les humains du monde entier à partager de l’information et à réfléchir, ensemble, sur la façon d’aborder l’avenir. Par exemple, l’Unesco est un lieu qui accueille 195 membres, qui se rencontrent sans autorité qui les influencent, car un des rôles premiers de l’Unesco est d’être un laboratoire d’idées.

De leurs côtés, les Etats ont des pouvoirs qui permettent de mettre en place des actions concrètes, pouvoir qu’ont les villes de manière encore plus importante, notamment via la société civile.

Cela veut-il dire que les grands organismes fondés par les Etats se sentent menacés par une "fédération de villes" qui dirait "Non, on ne laisse pas les organismes internationaux agir"? Je ne pense pas. Chaque acteur doit expérimenter avec ses moyens.

L’idée d’une "gouvernance mondiale" du développement durable n’est donc pas pertinente selon vous?

C’est une idée trop simpliste pour moi. Il est évident que "l’Etat-nation" du 19e siècle a trouvé ses limites et ne peut plus agir seul. Mais l’idée que l’on va réussir à créer une "nation planétaire" est un rêve que seules quelques personnes croient possible, à cause du succès de l’Etat-nation dans le passé.

Mais je pense vraiment qu’il y a des changements qui se produisent dans le monde aujourd’hui qui nous permettent de nous projeter au-delà de ce modèle de l’Etat-nation.

Il faut être créatif, surtout avec une notion aussi large que le développement durable. Par exemple, le système parlementaire français, que l’on considère comme acquis aujourd’hui, n’est pas sorti de nulle part. Il a été le résultat de beaucoup d’expérimentations, dont certaines ont échoué et d'autres ont réussi. Aujourd’hui, il s’agit de tester, par différents moyens, la manière de gouverner et d’agréger des actions collectives.

Dans vos voyages, avez-vous constaté une évolution de la prise de conscience de l’impératif écologique à travers le monde?

Pour la petite histoire, j’ai défilé en 1970 à Washington au premier "Jour de la Terre"( "Earth Day"). J’avais treize ans et j’ai aidé notre communauté, à Washington, à ramasser les poubelles parce qu’il y avait des petits ruisseaux pollués par les déchets.

La prise de conscience existe depuis 40 ans. Mais malheureusement, elle ne donne pas les moyens d’agir. La prétention humaine est de croire qu’il est possible d’édicter une formule magique au monde pour éliminer les déchets dans le futur.

Ce qui était porteur pour moi à l’époque est qu’on agissait ensemble, dans un lieu précis et à un moment donné pour le nettoyer. Et si cela change un peu le système tant mieux! Je crois donc que la construction des villes durables n’arrivera ni "d’en haut", ni d’un "coup d’état", mais par diverses expériences. C'est un processus de changements de générations. 

Retrouvez notre rubrique Villes durables

 

 

Vignette: Riel Miller/Roland Bourguet.
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