"Les villes durables vont être construites dans l'urgence"

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Selon le prospectiviste Olivier Parent, l'urgence climatique orientera les choix urbains de demain. 

Youphil.com: Pourriez-vous nous donner une définition de ce qu'est une ville durable?

Olivier Parent: C'est un terme vaste, la ville durable, et très nouveau. On lui fait dire un peu ce qu'on veut. Avant tout, c'est une ville qui n'a pas d'impact écologique, ou qui le compenserait d'une manière ou d'une autre.

Cela dit, ce qui me frappe le plus dans toutes les études architecturales, les analyses statistiques, c'est que finalement, on ne prend pas vraiment en compte l'avis de l'individu qui doit vivre dans cette ville durable. Une ville durable dans laquelle l'individu a envie de vivre dans le respect des différences culturelles et sociales. Je ne suis pas encore convaincu que ce que les études proposent correspondent aux envies et aux besoins de l'individu.

Quels sont les critères à prendre en compte quand on parle de ville durable?

En tant que prospectiviste, on part des éléments actuels et on analyse les directions dans lesquelles on va, les grands mouvements économiques sociétaux, démographiques, etc.

On sait que vers 2050, on sera aux alentours de neuf milliards d'individus, avec environ 60% de personnes résidant dans les villes. La ville durable devra prendre en compte ces évolutions et des évolutions qu'on ne maîtrise pas encore, comme par exemple les changements climatiques, avec sûrement une élévation du niveau des mers.

Ce sont 200 millions de personnes qui risquent d'être touchées par le relèvement du niveau des mers: la ville durable devra d’abord prendre en compte ces réalités, avant d'être de magnifiques mots, de magnifiques choses dans lesquelles il y a des fermes verticales ou encore des transports en commun sur câble pour libérer de la place au sol...

Vous semblez ne pas réellement croire en cette "durabilité"...

Pour l'instant, cela ne veut strictement rien dire. S'il y a une réalité objective, ce sont des projets architecturaux de quartier, des lieux d'expérimentation qui risquent, si on n'y prend pas garde, de devenir des lieux d'élites. Quand on a les moyens de se payer une maison, on pourra bénéficier de cette durabilité de l'habitat, mais la ville durable en tant que telle, c'est une illusion.

Quand on regarde par exemple les projets lancés par des architectes pour remplacer certains agencements de la ville de Bangkok qui est en train de s'enliser, c'est magnifique. La ville a environ 200 ans et s'enfonce de un à deux centimètres par an. Résultat: une bonne partie de la ville est sous le niveau de la mer. Sauf que personne ne va payer la mise en place de ces projets. Tous les états insulaires du Pacifique sont entre zéro et un mètre au-dessus du niveau de la mer...

Construire de belles villes est important. Mais ce sera l'urgence climatique qui va orienter les choix architecturaux et urbains de demain. Un exemple tout simple: aujourd'hui, en France, à Paris, on n'arrive même pas à mettre en place une durabilité des transports. Il n'y a pas de métro 24 heures sur 24, on n'arrive pas à mettre en place des horaires de trains qui correspondent à la vie active des gens. C'est une aberration sociale. On bloque sur des choses évidentes, alors comment mettre au point des concepts plus complexes?

Les villes durables sont-elles vouées à rester des concepts?

Non, mais les villes durables vont être construites plus dans l'urgence que dans la raison. Toutes les études importantes à ce sujet permettent de voir qu'on peut y arriver. Il faut des rêveurs, à partir des rêves on fait des choses qui fonctionnent, comme ce bitume qui absorbe le gaz carbonique. Après, il faut trouver les moyens.

Les choses doivent se jouer autour des villes nouvelles. On a besoin de logement, c'est là qu'il faut en construire, pour évacuer les villes vers l'extérieur, rééquilibrer les espaces. Ces villes nouvelles doivent être correctement reliées entre elles, pour réduire les distances entre les lieux de travail et les lieux de vie. Leur taille doit être moyenne. Une nouvelle forme d'urbanisme, en somme. Les habitats ne doivent pas dépasser les trois ou quatre étages et respecter la norme HQE.

Quant aux grandes villes, comme Paris, il ne faut bien sûr pas les vider, mais les réinvestir différemment. Le tissu architectural urbain parisien est complètement disparate, entre les pavillons récents de la grande-ceinture, la petite ceinture, le style haussmannien... Il faut le ré-harmoniser, petit à petit, en créant des petits villages au sein de la ville, par exemple, et en étendant sa surface. Et ramener les gens aux cœurs des villes, les rendre accessibles à tous. Morceler les espaces de vie en petites cellules, comme les alvéoles d'une ruche, et les rendre écologiques et économiques, afin qu'ils soient sociaux.

Qui doit participer à l'effort financier?

Ca avancera par des micro-projets. A Issy-les-Moulineaux par exemple, on a récemment installé un éclairage public évolutif. Ailleurs, on a mis en place des jardins sur les toits des immeubles. La prochaine ville paiera le concept moins cher, et celle d'après mettra au point une nouvelle initiative durable. L'effort financier ne se fera pas en un coup, c'est un effort sur le long terme, où chaque génération construit la marche suivante. Le reste, c'est de la volonté politique.

Quels sont les modèles à suivre?

Les Pays-Bas sont un bel exemple d'une approche pragmatique de la ville: les villes ont été construites en prenant les conditions naturelles en compte, et en conquérant la mer. Il faut suivre ce genre de modèles. Mais il faut aussi savoir s’en détacher. Les villes sont trop hétérogènes pour être logées à la même enseigne.

Quel type de transports doit-on mettre en place dans une ville durable?

Il faut un réseau de transport différent, bien sûr. Payer pour participer à l'effort collectif est important, donc installer des transports en commun gratuits, comme l'a proposé la ville de Paris, ne me semble pas une bonne idée. Il faut que chacun participe à un prix doux, et installer un réseau 24 heures sur 24.

De plus, je suis pour l'introduction de péages en ville, comme à certains endroits de Rome. Je suis également favorable à l'augmentation des limitations de vitesse, l'interdiction de l'accès des bus aux cœurs historiques des villes, etc.

Mais la solution ultime resterait un système de locomotion géré par des intelligences artificielles. Je pense à des véhicules de cinq à dix personnes, un peu comme des mini-bus, dans lesquels les individus n'auraient pas besoin de toucher le volant du véhicule, qui saurait de lui-même quelle est la meilleure circulation.

Ces véhicules communautaires seraient mutualisés, partagés, ce qui créerait un système collectif, moins de grandes lignes et moins de pollution. Une sorte de "peer-to-peer circulation", en somme.
Mais tout cela ne viendra pas en quelques années, ni même en une génération. C'est pour cela que les grands accords, du type Agenda 21, me semblent intenables.

Olivier Parent est réalisateur et prospectiviste. En 2006, il crée FuturHebdo, le "magazine de notre futur immédiat".
Il y explore, au moyen de brefs textes, les choix de notre présent, décisifs pour un futur durable.

Photo: Un réseau électrique à Shanghai. Crédit: Houbazur/FlickR. Vignette: Olivier Parent/DR.
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