Quand le théâtre se met au vert

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 Zoom sur une compagnie théâtrale new yorkaise, chantre du "théâtre vert".

Il n'y a pas de rideaux dans cette salle de théâtre de Brooklyn (Center for Performance Research), ni de programmes en papier pour présenter la pièce. Un grand espace blanc et vide est illuminé par des lampes à basse consommation LED avec pour seul décor des vidéos projetées sur un mur. Des acteurs dansent et jouent accompagnés de musique live, vêtus simplement de combinaisons blanches faites de tyvek recyclé.

Nous sommes sur la planète Mars, peuplée par les hommes, qui espèrent y trouver une alternative au charbon dont l'exploitation outrancière a eu des conséquences fatales sur la planète Terre.

Ils y découvrent de l'énergie renouvelable créée à partir d'os bleus mystérieux dont ils finiront par être à court et qui seront remplacés par... des ossements humains. 

Cette pièce, MARS (une pièce sur l'exploitation minière) a été créée par Superhero Clubhouse, une troupe de théâtre "verte" qui existe depuis cinq ans. "Nous voulons intégrer le développement durable dans nos valeurs, d'abord en limitant les déchets créés par notre production théâtrale, mais aussi en incorporant ces valeurs dans notre art," explique Jérémy Pickard, fondateur et directeur artistique. Bref, remettre le vert, couleur bannie par la superstition dans les salles de théâtre, au goût du jour.

Copyright Brian Hashimoto

Limiter le gaspillage sur scène

Utiliser des matériaux recyclables pour les décors et les costumes, se tenir à un décor minimaliste, trouver des salles de spectacle "vertes" dont le but est par exemple la neutralité carbone ou de limiter leur déchets, éviter d'utiliser des kits d'éclairages scéniques à haute consommation, travailler avec les acteurs sur des scripts numériques plutôt que papiers ou encore proposer aux spectateurs une expérience théâtrale "verte" en évitant les programmes papiers et en s'assurant que les bars de ces différents lieux ne servent que des produits locaux. Voilà autant de moyens qui visent à ce que le processus de production soit, le plus possible, respectueux de l'environnement.

Un postulat de base qui peut amener à des choix difficiles dans le processus créatif et des arbitrages ténus pour cette petite troupe indépendante loin des grosses productions de Broadway. Par exemple, pour Mars, la troupe a choisi de projeter des images à la place de décors réels pour limiter leurs déchêts (puisque les décors partent à la poubelle une fois les représentations terminées) même si cela consomme beaucoup d'électricité. A terme, le but de la troupe est de pouvoir mesurer ce qu'elle économise en terme de consommation et de déchets en faisant ces choix.

Même dans le travail avec les acteurs, se tenir à ces préceptes "verts" peut être difficile. "Quand nous jouons dans des villes où il y a peu de transport en commun et que les acteurs doivent prendre leur voiture, ou quand nous répétons toute la journée et que nous consommons de la nourriture a emporter dans des containers en polystyrène, cela pose évidemment problème." Loin d'imposer des règles trop contraignantes à son équipe, Jeremy Pickard veut avant tout sensibiliser et créer un espace de discussion autour de ces choix.

Des "éco-pièces" inspirées de questions environnementales

Idem avec le public. "Notre but est que tout le monde se pose des questions, devant et derrière la scène." Pour ce faire, la compagnie traite de thèmes en phase avec sa philosophie. Mars fait partie d'une série de pièces sur les 9 planètes de notre système solaire, toutes inspirées par des problématiques environnementales: Uranus sur les déchets, Neptune sur l'eau, Mercure sur le poison, Vénus sur l'énergie, Saturne sur la nourriture, Mars sur l'exploitation minière, la Terre sur les gens, Jupiter sur le pouvoir, et Pluton sur l'espoir.

"Quand j'explique ce que nous faisons, les gens ont tout de suite l'impression que nos pièces sont professorales, avec un style quasi documentaire. Nous rejetons ça. Mon but avec ces pièces sur les planètes est de créer des mythologies nouvelles pour chaque planète, ce qui nous permettra, comme le faisaient les mythologies anciennes, de voir notre univers de manière différente."

En effet, Mars est une pièce multi-disciplinaire à la limite de la science-fiction, avec de l'humour, de la poésie, et un caractère quasiment onirique portée par une chorégraphie à la sensibilité époustouflante et une musique originale, aux antipodes d'un didactisme ronflant.

La compagnie a aussi un partenariat avec PositiveFeedback, une initiative du Earth Institute de l'université de Columbia (l'institut de Jeffrey Sachs), entre autres. Au sein de ce premier consortium inter-institutionnel qui vise à soutenir la collaboration entre artistes et scientifiques sur le changement climatique, la troupe créé des pièces basées sur le travail des scientifiques qui sont ensuite montrées à l'observatoire Lamont-Doherty de New York City.

Enfin, la troupe co-organise un programme annuel d'écriture d'éco-pièces, le Big Green Theater,  avec des élèves de CM2 de Brooklyn, inspirées de sujets environnementaux ou liés à la nature. Les pièces sont ensuite jouées et mises en scènes par des professionnels. 

Copyright: Brian Hashimoto

Le développement durable intégré au processus créatif

Mais pour Jeremy Pickard, faire des éco-pièces va encore plus loin que cela. "Chaque production est pensée en terme de jets d'écriture, de brouillon, et non de projet final. On réfléchit ainsi à la durabilité de l'oeuvre théâtrale en soi. Nous faisons en sorte d'avoir un répertoire qui soit non seulement pérenne mais qui continue à s'améliorer." Une sorte de recyclage de l'oeuvre elle-même.

Ainsi une même pièce montrée plusieurs fois ne sera jamais la même. Se pose alors d'autres questions: comment s'assurer que le public revienne? "Nos pièces ne sont pas comme des produits sur une étagère et que l'on ne consomme qu'une fois," commente Jeremy Pickard.

Faire du théâtre vert engendre alors une réflexion en amont du processus créatif. Comment les principes de l'écologisme peuvent-ils façonner la manière dont le théâtre est fait? Un dramaturge peut-il écrire des pièces plus courtes, ou les concevoir de façon telle que les décors prennent d'emblée moins de place? Comment un metteur en scène peut- il respecter l'environnement sans diminuer sa liberté créatrice?

Ce à quoi Jeremy Pickard répond: "Plus j'ai de contraintes, plus je trouve de solutions intéressantes et créatives. C'est directement lié aux défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui: les limitations et les contraintes créent un besoin pour des solutions nouvelles. Dans nos sociétés on pense que la liberté se trouve dans le manque de contraintes. Or l'art est un microcosme et nous permet d'apprendre des choses sur le monde: sans contraintes nous ne saurions pas quoi faire. Il en va de même pour nos problèmes environnementaux." Autant de questions qui, dans Mars, alimentent la création théâtrale sans peser sur l'expérience du spectateur, qui est plutôt celle d'un voyage sensoriel et émotionnel. 

Crédit Photo: Brian Hashimoto
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