La difficile reconversion des humanitaires

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Le fondateur de l'association Résonances Humanitaires revient sur les obstacles auxquels les humanitaires doivent faire face quand ils cessent leur travail.

Le monde des ONG s’est fortement professionnalisé ces vingt dernières années. Les parcours des professionnels de l’humanitaire sont-ils pour autant devenus moins chaotiques que dans les années 1990? Est-il plus facile de se reconvertir après avoir travaillé dans ce milieu? Eric Gazeau, fondateur de l’association Résonances Humanitaires qui accompagne ceux qui veulent changer d’horizon professionnel, nous livre son analyse.

"Tu repars quand?" C’est une question que l’on entend souvent au détour d’un couloir, au siège social des ONG. Un nouveau départ en mission évite parfois de se confronter à un projet de reconversion professionnelle que l’on sait indispensable "un jour ou l’autre" et que l’on repousse chaque fois un peu plus. Jusqu’à la mission de trop, celle qui fait basculer dans la déprime ou l’aigreur.

La précarité sociale des humanitaires a été révélée au grand public, il y a dix ans, par un certain nombre de personnes ayant plusieurs années de missions humanitaires derrière elles. C’est ce qui avait provoqué la création de l’association Résonances Humanitaires (RH).

Les humanitaires, ces précaires

Paradoxale en apparence dans un milieu qui la combat au quotidien, cette précarité sociale semblait liée à une perception caricaturale du monde de l’humanitaire. Celle-ci compliquait toute recherche d’emploi pour un volontaire souhaitant se réorienter.

A l’instar du grand public, la plupart des recruteurs semblaient en effet ne percevoir l’humanitaire que par le prisme du journal télévisé ou des documentaires. L’image généralement renvoyée au grand public, souvent valorisante, mettait en avant le geste de sauver dans des environnements souvent extraordinaires et des circonstances chargées d’émotion.

La diversité des métiers autres que médicaux, et pourtant bien plus nombreux et indispensables au bon fonctionnement d’une mission – chefs de mission, administrateurs, coordinateurs, ingénieurs, logisticiens, chargés de communication, etc – passait souvent inaperçue.

La variété des modes de fonctionnement des ONG et la réalité des contextes d’intervention étaient tout autant ignorées, en tout cas difficilement accessibles aux "décideurs" tout comme au grand public.

Ce décalage provoquait souvent chez les humanitaires un sentiment d’incompréhension ou d’isolement. Mais celui-ci pouvait aussi être amplifié par leur propre manque de recul, du fait du mode de vie qu’ils avaient pu connaître pendant des années. Il s’avère en effet pour le moins particulier.

A force d’expatriation, on peut en effet se sentir étranger dans son propre pays: on revient en France sans réseau, si ce n’est celui de ses amis, bien souvent aussi en mission aux quatre coins du monde ou au contraire tellement éloignés de cette réalité que l’on a du mal à partager son expérience avec eux.

Il arrive aussi que l’engagement et le sentiment d’appartenance à son ONG soient si forts qu’une rupture de contrat peut être vécue comme un divorce. Enfin, il n’est pas rare que le pouvoir et l’aura dont on peut bénéficier sur le terrain puisse générer une chute narcissique à l’issue de son expatriation.

La question du soutien psychologique, au retour de missions, n'est plus taboue

Depuis cinq ans, on constate une baisse des problèmes en retour de mission. Les transitions de carrière sont plus aisées dans le milieu des ONG, même s’il faut rester vigilant.

Il importe de continuer à encourager tout effort visant à faire reconnaître la valeur professionnelle d’un engagement expatrié en ONG, à favoriser l’entraide et à créer des passerelles avec l’emploi plus "traditionnel".

Même si la demande d’aide au retour persiste, on peut considérer que depuis 2007 la situation sociale des humanitaires et l’image qu’ils en donnent se sont sensiblement améliorées.

Un encadrement législatif mis en place en avril 2005 a permis de sécuriser, d’un point de vue social, les engagements dans l’humanitaire. L’encadrement du "contrat de volontariat de la solidarité internationale" met tant les volontaires que les directions d’ONG face à leurs responsabilités.

Conséquence indirecte de cette évolution: afin de fidéliser leur personnel, les ONG n’hésitent plus à salarier les cadres de terrain qu’elles souhaitent garder plus longtemps.

Dès lors, si en 2005 plus de la moitié des adhérents de RH touchaient le revenu minimum d’insertion, ils sont plus nombreux maintenant à pouvoir prétendre à des allocations chômage.

Le développement du salariat chez les expatriés d’ONG a contribué à valoriser le travail humanitaire sur le marché de l’emploi et à faciliter les transferts de compétences du monde des ONG vers d’autres secteurs d’activité.

La question de l’aide au retour de mission, tant sur le plan de la gestion de son parcours professionnel que sur celui d’un soutien psychologique parfois nécessaire, n’est plus taboue.

La plupart des ONG n’hésitent plus à aborder cette question dès le départ en mission.

Certaines proposent même à leurs volontaires un soutien particulier lors de chaque retour de mission ou lors de la fin de leur contrat. Sept ONG, parmi lesquelles Médecins du Monde, sont à ce jour partenaires de l’association Résonances Humanitaires.

Grâce aux medias et aux initiatives de certaines organisations comme Résonances Humanitaires ou Bioforce, à travers son "Tour de France de l’humanitaire", le voile a été levé sur les particularités des ONG et des trajectoires des acteurs de l’humanitaire.

Ainsi, les employeurs sont davantage conscients de la diversité des compétences, mais aussi des valeurs portées par les ONG. Pour autant il reste du chemin à parcourir. Dans le cadre de l’exposition "D’un hôpital à l’autre" organisée par Médecins sans Frontières, Myriam, adhérente de RH, chargée de logistique, confirme: "Les visiteurs de notre dernière exposition à Grenoble en mai 2012, qu’il aient une fonction médicale ou non, ignoraient pour la plupart la diversité des métiers requis pour faire tourner des missions humanitaires. Beaucoup pensaient que les expatriés de MSF ne comprenaient que des médicaux."

De plus en plus de personnes décident d’elles-mêmes d’une pause dans leur parcours. Il s’agit pour elles de décanter leurs différentes expériences ou de réfléchir à la suite de leur vie professionnelle ou de leur vie privée. Le travail de RH semble enfin porter ses fruits!

Il semble d’autant plus essentiel de préserver des espaces d’échanges neutres et indépendants des organisations pourvoyeuses de volontaires humanitaires pour permettre aux humanitaires de se livrer et de faire le point en toute confidentialité.

Les humanitaires ont des capacités propres très utiles dans d'autres domaines

A l’instar des sportifs de haut niveau, un jour ou l’autre, une personne engagée dans l’humanitaire devra se poser la question de sa reconversion. Le problème, c’est que la date de ce bilan pour une réorientation est rarement prévisible.

On sait aussi que les sièges des ONG ne peuvent recruter tous les volontaires de retour. C’est sans doute ce qui explique que RH ait toujours autant de visiteurs et de sollicitations.

Au regard de nos statistiques - portant donc sur les seules personnes passant par RH (200 par an) - près de 40% d’entre elles choisissent, même après réflexion, de rester dans le milieu des ONG humanitaires.

On remarque aussi que les durées d’engagement en ONG se prolongent: près de la moitié des personnes qui passent à RH pour s’interroger sur une éventuelle reconversion ont déjà accompli plus de cinq ans de terrain. Ce milieu reste donc très captif.

Les secteurs et activités dans lesquels les humanitaires se reconvertissent le plus souvent en disent long sur les valeurs qui comptent pour la majorité d’entre eux.

Pour 40%, les adhérents de RH s’orientent vers des postes à responsabilités liés à l’économie sociale et solidaire, ou à l’action sociale en France auprès de publics en difficulté ou pour des causes d’intérêt général.

Ceux qui décident d’intégrer le secteur marchand restent minoritaires (15%), mais ils recherchent des fonctions transversales permettant de valoriser leurs compétences en gestion de projet et leur connaissance de l’international. Leur difficulté reste d’identifier le meilleur point d’entrée dans l’entreprise.

Le défi consiste à passer d’un univers offrant souvent de grandes responsabilités se prêtant bien à des compétences généralistes à un univers plus cloisonné.

Le monde des ONG révèle des personnalités dotées de qualités managériales et attachées à certaines valeurs, pouvant se montrer utiles dans bien des milieux et pas seulement le monde des ONG internationales.

On peut donc se féliciter de la professionnalisation de ces dernières. Tout l’enjeu consiste à accompagner ce mouvement sans perdre de vue ce qui constitue le moteur de l’engagement, à savoir les valeurs humanistes qui permettent de remettre de la nuance là où la standardisation détruit ce qu’il y a de plus beau et d’unique dans la relation humaine.

Ces valeurs que l’on retrouve chez ceux qui, un jour, se sont engagés dans l’action humanitaire doivent être davantage mises en avant auprès des employeurs en France, notamment ceux qui oeuvrent dans la responsabilité sociale des entreprises (RSE), le développement durable ou la cohésion sociale.

 

Crédit photo: Flickr/Julien Harneis
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