"Nous devons nous préparer à de nouveaux Fukushima"

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Comment faire face aux "méga-crises", après la catastrophe japonaise? Réponse du Professeur Norichika Kanie, spécialiste des enjeux environnementaux. 

Youphil.com: Quel est l’impact du désastre de Fukushima?

Pr. Norichika Kanie: L’impact économique a été très fort. La catastrophe de Fukushima a par ailleurs bouleversé notre manière de voir les choses. Nous nous sentons désormais beaucoup plus concernés par les enjeux liés au nucléaire et par les problèmes de sécurité alimentaire. Les gens ont peur que la nourriture représente un danger pour leurs enfants, car beaucoup de viande et de poissons proviennent de l’est du pays, là où a eu lieu l’accident.

Que sont devenus les personnes qui ont dû être évacuées après le drame?

Environ 160.000 personnes ne sont jamais retournées chez elles. Elles ont été placées dans des logements provisoires. Aujourd’hui, ces gens n’ont plus de soucis pour manger à leur faim ou boire de l’eau potable. Mais ce n’était pas le cas dans les jours qui ont suivi le drame. Les autorités locales ou des ONG japonaises leur viennent en aide.

Les Japonais sont-ils mieux préparés que d’autres pays à affronter ce type de désastre?

Avant Fukushima, nous n’étions pas du tout préparés! En fait, nous étions préparés à faire face à un tremblement de terre, mais pas à une catastrophe nucléaire, et donc pas à ce désastre.

Tsunami en Indonésie, séisme en Haïti, ouragan Katrina aux Etats-Unis, Fukushima… Le monde doit affronter des crises de plus en plus difficiles à gérer, de par leur ampleur et leur complexité. Comment les anticiper?

Chaque pays gère ses drames à sa façon et y répond différemment en fonction de sa propre culture. Il existe donc une gestion des crises "à la Japonaise".

Nous avons un système pour anticiper les tremblements de terre très développé au Japon. Certains reçoivent immédiatement une alarme sur leur portable, par exemple.

Mais nous sommes bien moins préparés aux désastres nucléaires. L’ampleur de la catastrophe était bien supérieure à ce que l’on pouvait imaginer.

Faut-il renforcer la coopération entre les acteurs privés, publics et la société civile pour faire face à ces crises? 

Oui, c’est important pour organiser l’évacuation, ou le retour des habitants chez eux après la crise. Mais cela n’existe pas au Japon. L’un des enjeux est surtout d’identifier qui fait autorité lorsque se produit une telle catastrophe. Qui prend les décisions lorsqu’il faut agir dans l’urgence?

Lors de la crise de Fukushima, certaines décisions ont été prises au niveau national, d’autres au niveau local. Les informations provenaient donc de différentes sources, ce qui a rendu les choses encore plus confuses.

Sans oublier le rôle du secteur privé…

Nous nous sommes en effet reposés sur les décisions d’une seule compagnie [Tepco] . Dans un événement comme celui-ci, qui menace la vie de centaines de milliers de personnes, il est absolument nécessaire d’identifier les décisionnaires.

Le Japon vient d’annoncer qu’il souhaitait renoncer à l’énergie nucléaire d’ici 2030.

Est-ce une bonne manière d’anticiper les prochaines crises?

C’est une bonne réponse, oui. Attention cependant, les autorités ont déclaré que c’était leur objectif, pas qu’elles le feraient forcément. Par ailleurs, le parti d’opposition n’est pas d’accord avec cette proposition. S’il arrive au pouvoir lors des prochaines élections [qui devraient avoir lieu prochainement], il pourrait renoncer à prendre cette direction.

Doit-on craindre de nouvelles crises?

Complètement. Si les pays, et notamment ceux en voie de développement, doivent faire face à des catastrophes de ce type, les conséquences seront désastreuses. C’est pourquoi je reste sceptique à l’idée d’exporter notre énergie nucléaire dans des pays où les moyens et les connaissances technologiques ne sont pas au même niveau. Si des tremblements de terre se produisaient alors, ce serait un cauchemar. 

Photo: Une digue au Japon en 2998, censée protéger contre la montée des eaux. Crédit: collectif Argos.
Le Professeur Norichika Kanie à l'IDDRI, le 17 septembre, pour présenter le projet de recherche sur les conséquences de Fukushima, Devast. Crédit: Elodie Vialle.
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer