
"Une évolution positive du mouvement humanitaire en général." C'est ainsi que Rony Brauman, figure de l'humanitaire, résume la professionnalisation de ce secteur.
Tout commence avec l'éclatement de la Yougoslavie, dans les années 1990. Cette crise est en effet la première où les Etats, incapables d'agir directement, ont massivement délégué aux ONG les actions humanitaires.
Conséquence logique: les ONG se multiplient, tout comme leur budget. Les bailleurs deviennent alors plus exigeants et demandent des comptes. Forcées d'être rigoureuses et plus efficaces, les ONG se professionnalisent.
Les diplômes plutôt que la débrouille
Il ne faut pas conclure trop vite qu’avant les Balkans, les ONG n’étaient pas compétentes! Mais le sens de la débrouille comptait alors plus que les diplômes. A présent, sous la lumière des médias qui s’intéressent de plus en plus au secteur humanitaire, des bailleurs et du grand public, il faut du tangible: des diplômes.
Les formations spécialisées dans l’humanitaire se développent, aussi bien dans les universités que dans les écoles de commerce ou les Instituts d'Etudes Politiques. C’est par exemple à la fin des années 1990 que l’Institut Bioforce ouvre de nouvelles options et spécialisations.
"Coordo base", "responsable sécu", mais aussi "chargé de com'...": les nouveaux travailleurs humanitaires
Des métiers spécifiques relevant uniquement de la sphère humanitaire voient le jour: "log-admin" (logisticien-administrateur), "coordo base" (coordinateur de la base), "responsable sécu" (responsable sécurité)…
Je parle là des emplois sur le terrain mais les sièges se professionnalisent aussi dans la communication, la stratégie, la recherche de fonds, etc.
Le fossé se creuse entre d’un côté les grosses ONG qui peuvent salarier, faire appel à des diplômés et de l’autre côté la multitude de petites associations qui reposent sur le bénévolat.
A l'échelle internationale, les plus grandes ONG françaises représentent peu de choses en comparaison avec les ONG anglo-saxonnes, plus importantes. Un écart d'échelle qui s'explique aussi par des manières de faire différentes: outre-Atlantique, le pragmatisme prévaut depuis longtemps et "l’accountability", l’obligation de rendre des comptes, est plus ancienne.
Mais la professionnalisation, ce n’est pas exclusivement le recours à des personnels qualifiés, ni l’analogie avec le secteur marchand, l’extension des tâches administratives et du salariat, c’est aussi et à l’avenir, peut-être surtout, une amélioration du "savoir-être".
Cette relation humaine vis-à-vis des "bénéficiaires", cette approche si particulière qui est à la base du travail humanitaire et se doit être à la fois professionnelle et engagée, ouverte et objective.
Cet aspect de la professionnalisation se retrouve dans le développement de la notion d’inter-culturalité qui est abordée dans toutes les formations au départ. Les personnels sont mieux préparés aux réalités du terrain, ainsi qu’au "choc culturel".
Vivre pour l'ONG... ou de l'ONG?
Mais ce processus fondamentalement positif possède aussi des revers. Le premier, c’est de voir une logique entrepreneuriale s’affirmer dans le secteur non-lucratif.
Cette dérive possible, c’est celle de voir les ONG se transformer en gestionnaires obnubilés par les chiffres: ceux des dons, des bénéficiaires, des victimes, sans penser que derrière, ce sont des êtres humains.
D’autres dangers sont la technocratisation et la perte de sens, l’un et l’autre étant naturellement liées. L’idéal humanitaire disparaitrait au profit d’un humanitaire normalisé, professionnel, rigide et lent… en quelque sorte inadapté.
La spontanéité, la réactivité feraient défaut et un groupe de salariés vivant de l’ONG et non pour l’ONG verrait le jour. Ces dangers existent et encore une fois, c’est parce qu’ils existent qu’aucune ONG ne peut se soustraire à une réflexion sur ce sujet, s’interroger sur sa professionnalisation et sur le degré d’engagement de ses équipes, sous peine de dérives.













