Festival de Cannes: Pourquoi les femmes n’atteignent pas le Panthéon des cinéastes

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Une seule réalisatrice, Valeria Bruni Tedeschi, sera présente dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2013. Enquête sur une absence chronique.

Cet article a été initialement publié en mai 2012 - aucune réalisatrice ne figurait alors dans la sélection officielle du Festival de Cannes - et remis à jour.

 

Dix-neuf films en compétition, et une seule réalisatrice présente. Valeria Bruni Tedeschi sera donc la seule réalisatrice sélectionnée pour la 66e édition du Festival de Cannes. C'est mieux qu'en 2012 (aucune n'était présente). Mais toujours moins bien qu’en 2011: quatre femmes avaient été sélectionnées.

“Aux femmes les bobines à coudre, aux hommes celles des frères Lumière!”, s'indigne le groupe féministe La Barbe, à l’origine d’une tribune publiée dans le Monde le 11 mai 2012. Un document signé notamment par les réalisatrices Coline Serreau, Virginie Despentes, Zabou Breitman, la comédienne Fanny Cottençon et près de 1500 autres acteurs, féministes, chercheurs et cinéastes.

En réponse à cette attaque, le délégué général du festival Thierry Frémeaux affirme que “la cause des femmes doit être défendue bien en amont de Cannes, qui est une conséquence et une illustration de ce qu’est le cinéma.” Quelle réalité révèle cette absence de femmes en compétition? Cette situation est-elle vraiment le reflet de la place des femmes dans l’industrie du cinéma?

“Il y a des réalisatrices!”

Pour Brigitte Rollet, enseignante-chercheuse spécialiste du cinéma et en particulier des réalisatrices, “Cette sélection en dit beaucoup sur la perception des oeuvres des femmes dans le monde masculin du cinéma.” En réalité, il y a des réalisatrices! En France, on peut dire qu’elles représentent entre 15 % et 20% des films diffusés. Et il y a quasiment autant de femmes que d’hommes dans les filières de formation de cinéma.

Regardons de plus près les chiffres des écoles de cinéma les plus reconnues: la FEMIS, par exemple, accueillait 48 élèves dont 26 hommes (56%) et 22 femmes (44%), en 2011. 

D’un point de vue international, certaines organisations tentent de dresser un tableau de la place des femmes dans le monde du cinéma et de les aider à y évoluer. C’est le cas de l’ONG Women in film qui publie un rapport sur l’emploi des femmes dans les métiers du cinéma (hors actrices). Cette étude se base sur les 250 films les plus populaires de 2011. Les femmes y représentaient 5% des réalisateurs seulement, et 18% de l’ensemble comprenant réalisateurs, producteurs exécutifs, scénaristes et autres directeurs de la photographie.

Le plafond de verre du cinéma

Mais quels sont les obstacles qui empêchent les femmes d’entrer dans la cour des grands? Women in film évoque le fameux “plafond de verre” décrivant l’obstacle invisible qui entrave l’évolution des femmes dans leur vie professionnelle, vers des postes hiérarchiques importants.

Souvent, et cela est vrai dans le reste de la société, les femmes témoignent d’une discrimination pernicieuse, implicite, voire inconsciente, dans leur travail. Des injustices basées sur des préjugés ancrés profondément sur leurs capacités.

Dans le cinéma, cela peut se manifester par l’idée qu’un film réalisé par une femme a moins de chances d’être récompensé. Vérité statistique. Combien de femmes ont gagné la Palme d’or? Une. Jane Campion, en 1993, avec “La leçon de piano”. “Dans tous les cas, le problème commence en amont, quand le distributeur doit choisir quel film il va soumettre à la sélection d’un festival. (...) S’il veut que son film gagne, il gardera en tête le fait que les réalisatrices ne sont presque jamais primées à Cannes ou ailleurs”, analyse Roy Grundmann un professeur de cinéma à Boston, dans les colonnes de The Huffington Post.

Mais c’est bien parce que les femmes sont peu présentes dans les grandes compétitions qu’elles gagnent moins de récompenses. Un vrai cercle vicieux.

Faut-il mettre en place des quotas?

Face à cette situation, “accuser le Festival de Cannes ne sert strictement à rien”, rétorque Thierry Frémeaux au collectif féministe qui l’a interpelé. Selon lui, il faut remonter à la source du problème. Pour Brigitte Rollet, on doit entre autres porter un regard critique sur les instances dirigeantes comme le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC). Elle s’est notamment aperçue de la petite part des femmes bénéficiant de l’avance sur recette accordée par cette instance. Selon elle, cette subvention représente pourtant un vrai levier pour les réalisateurs...

“Dès qu’il y a financement public, il faudrait qu’il y ait parité”, défend-t-elle sans détour. Faudrait-il donc des quotas de réalisatrices dans les subventions allouées? Pour cette chercheuse, qui a habité en Angleterre, ce mot n’est pas tabou: “ je crois à la politique de quotas. Je sais que c’est un gros mot en France, mais si on attend les bonnes volontés, cela ne se produira jamais”. Pas question d'appliquer cette politique à Cannes, pour le délégué du festival: “Nous ne serons jamais d’accord pour sélectionner un film qui ne le mérite pas, simplement parce qu’il est réalisé par une femme”.

Bien que récurrent, ce débat n’a toujours pas fait avancer la place des femmes au Panthéon des cinéastes. Et il n’est pas certain que cette polémique sera au coeur des préoccupations des acteurs et actrices qui monteront les marches à partir du 15 mai.

Crédit photo: Flickr/dr_vaibhavahuja.

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