"N'ayez pas peur des entreprises de l'eau!"

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> De nos envoyés spéciaux à Marseille.

Rencontre avec Gérard Payen, président d’Aquafed. Cette association, présente au Forum mondial de l'eau à Marseille, représente les acteurs privés du secteur, des géants de l’eau comme Veolia ou Suez, aux petits opérateurs des pays en développement.

Youphil: Quel est l’intérêt des entreprises privées d’être présentes au 6e Forum mondial de l’eau?

Gérard Payen: Notre rôle consiste à apporter l’expérience de terrain des opérateurs privés dans les travaux des institutions internationales et des gouvernements. A travers les débats, nous avons interagi avec les autorités locales et les gouvernements pour la déclaration ministérielle. Nous contribuons au plan technique mais aussi managérial à la gestion de l'eau car nous savons quelle politique marche et laquelle ne marche pas.

On sait qu’il faut une politique publique de l’eau, avec des moyens. Rappelons que ce sont toujours les autorités publiques qui fixent les tarifs. Il y a des réussites et des échecs.

Par exemple à Buenos Aires (Argentine): les tarifs définis par l’autorité publique prévoyaient l’extension du service d’accès à l’eau potable pour une grande partie de la population. On avait donc des millions de gens devant nous à qui on devait amener l’eau. Et en lorsqu’on amenait des tuyaux devant certains foyers, on leur demandait une taxe de raccordement, mais les gens ne la payaient pas car ils la trouvaient trop chère. Donc on a proposé au gouvernement de réfléchir à nouveau aux tarifs. Il a fait baisser les coûts de branchement en les répartissant sur l’ensemble des utilisateurs.

Précisément, on observe, de par le monde et notamment en France, que plusieurs grandes villes, comme Paris et Buenos Aires, retirent la gestion de l’eau au privé pour la confier à une régie publique. Cela montre-t-il l’échec du privé pour la gestion de l’eau?

D’abord, les exemples de Paris et de Buenos Aires ne signifient pas qu'il y eu échec. Dans la capitale argentine, le contrat a permis d’apporter l’eau à deux millions de personnes, je peux vous dire que ça a changé leur vie. A Paris, il y a eu des contrats de 25 ans, et tous ceux qui ont travaillé à ces contrats considèrent qu’il y a de bons résultats. Les opérateurs ont fait ce qu’on leur a demandé.

Mais alors si cela marche si bien, pourquoi certaines villes reviennent à la régie publique?

Ce n’est pas un mouvement mondial. Chaque année, certaines villes changent d’opérateurs, il y en a des mixtes, des privés, des publics. Mais quand on regarde Aquafed, dans les pays en développement, la proportion de la population qui est desservie par des opérateurs privés ne cesse d’augmenter, depuis 15 ans.

Dans certains cas, un opérateur privé est plus efficace qu’un opérateur public, parfois, c’est l’inverse. Il n’y a pas de règle. Moi je ne dis pas que le secteur privé fait un meilleur travail, il y aussi de très bon opérateurs publics.

Le problème c’est de savoir quels sont les besoins et est-ce que les moyens mis en oeuvre y contribuent? La question au Forum c’est de savoir comment on fait pour apporter l’eau potable pour les 40% de la population mondiale qui n’a pas de service public et comment on fait pour assurer le droit à l’eau de la moitié de la population mondiale qui ne l’a pas (voir les chiffres de l'ONU, NDLR).

Cela représente donc un marché potentiellement énorme pour les entreprises d’Aquafed?

(...) Certes, tous ceux qui sont ici au Forum ont des intérêts, et alors? Ce qui compte c’est de résoudre les problèmes. Aujourd’hui dans le monde, sur dix personnes, cinq personnes reçoivent de l’eau d’un opérateur public, une la reçoit d’un opérateur privé, et quatre n’ont pas de service public.

Donc le problème est effectivement de trouver les moyens d’alimenter en eau ces quatre personnes. Vous pouvez voir ça comme un marché, mais pour eux, c’est un besoin. Pourquoi avoir peur des entreprises? 

Pourquoi avoir peur de gens qui vous amènent de l’eau potable à domicile?

Nous nous occupons de millions de personnes en apportant l’eau dans des bidonvilles en Argentine, en Colombie, au Sénégal, au Brésil… Dans les pays en développement, les acteurs privés sont très minoritaires. La Banque Mondiale, dans une étude faite il y a trois ans sur les partenariats publics privés dans le domaine de l’eau, a observé que les opérateurs privés avaient fait accéder des millions de personnes à l’eau.

Et en 10 ans, la population servie par le privé a augmenté de 50%. La qualité et l’efficacité du service ont été systématiquement améliorées et pour un prix qui est équivalent de celui des opérateurs publics.

Notre métier c’est d’apporter l’eau à tout le monde, sans différencier les riches des pauvres. Certes,il faut que ce soit économiquement viable. Mais de toute façon, ceux qui n’ont pas l’eau la payent beaucoup plus cher, car ils l’achètent en bouteille!

Plusieurs associations considèrent que l’eau ne doit justement pas être source de profit, comme le disent les militants du forum alternatif de l’eau.

Je suis d’accord avec ce slogan, mais c'est un slogan justement. L’eau est un bien vital, un bien commun, et l’autorité publique doit prendre en charge les problèmes de gestion de l’eau. On est complètement d’accord. Précisons juste que les opérateurs publics eux-mêmes utilisent des entreprises privées pour agir.

Mais dans ce cas, les autorités publiques sont tenues de redistribuer les bénéfices à la collectivité!

Mais non! Le critère de profit ne différencie pas le privé du public. Des opérateurs publics qui distribuent des dividendes, il y en a partout dans le monde, et ce sont souvent les mieux gérés. En Italie, en Belgique, en Allemagne, au Brésil, partout! Les services publics ne fonctionnent que lorsqu’ils ne font pas de pertes. Donc les services publics en pratique font habituellement du profit, même si on les appelle des "surplus" par exemple.

Quels sont les principales avancées que vous retenez de ce 6e forum?

Il y a deux gros progrès. D’abord, aussi bien les gouvernements que les membres de la communauté internationale ont enfin compris ce que veut dire le droit à l’eau. Les ministres ont décidé d’accélérer sa mise en œuvre. Il y a eu un basculement; avant, on n’était pas dans l’action, là le droit à l’eau est entré dans la dynamique.

Et une autre dynamique démarre, mais de zéro, c’est l’établissement d’une vision internationale sur la gestion de la pollution des eaux usées. Jusqu'à maintenant, aucune agence ne s'en occupait. Les Etats ont enfin compris qu'il y avait un problème et ont décidé de travailler sur la gestion des eaux usées et la pollution.

Ce Forum mondial de l'eau ne devrait-il pas être débattu dans le cadre de l'ONU?

Ce Forum a un mérite par rapport au processus onusien: ici, il y a tout le monde! Allez à l'ONU, vous verrez qui discute, ce sont les gouvernements.

Donc pour vous ce ne devrait pas être un processus onusien?

Je n'ai pas dit ça. A Marseille, un très bon boulot a été fait. La prochaine étape est onusienne, à Rio. Marseille a préparé Rio. J'espère que l'ONU, à Rio, saura répondre positivement!

> Retrouvez ici tout notre suivi du 6e Forum mondial de l'eau.

Photo1: Graffiti au 6e Forum mondial de l'eau. Flickr, WWF6.

Photo2: DR, Youphil.

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