Les Grands Lacs, une ressource convoitée

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Entre les Etats-Unis et le Canada, le bassin des Grands Lacs constitue une importante ressource d'eau douce. Le partage de ce réservoir naturel fait débat.

Deuxième volet de notre série sur les conflits géopolitiques liés à l'eau: après le Proche-Orient, les Grands Lacs d'Amérique du nord

Les Américains, gros consommateurs d'eau. Régulièrement pointés du doigt pour leur mauvaise gestion, ils doivent faire face, depuis quelques années, à un risque de pénurie qui s'accélère. Face à cela, les Etats-Unis semblent avoir trouver une solution: aller pomper l'eau du voisin! 

Les lacs Supérieur, Huron, Ontario, Erié et Michigan constituent près de 20% des ressources d'eau douce de la planète et chevauchent les terres canadiennes et américaines. Ces cinq Grands Lacs attirent les promoteurs privés américains, qui rêvent de détourner ces eaux pour arroser, par exemple, la Californie en proie à la sécheresse. Mais de tels projets de transferts massifs d'eau, sur plusieurs milliers de kilomètres, attisent les foudres de l'opinion publique et des associations écologiques et préfigurent un conflit futur.

"L'eau des Grands Lacs suscite beaucoup de craintes des deux côtés des frontières mais aussi des convoitises, explique Frédéric Lasserre, géographe et professeur titulaire à l'Université Laval de Québec. Mais il n'y a aujourd'hui aucun projet formel du gouvernement américain pour acheter de l'eau au Canada. Il y a eu des projets privés d'exportations massives, beaucoup même, mais qui n'ont jamais été validés par l'Etat.

L'Ouest américain assoiffé

Les Etats-Unis et principalement la côte ouest manquent d'eau, à cause des périodes de sécheresse à répétition et à une mauvaise gestion des ressources aggravées par un accroissement démographique.

Depuis les années 1960 et le développement économique, agricole et industriel du pays, la consommation d'eau n'a cessé d'augmenter. Les Américains ont toujours plus soif d'eau et doivent puiser dans leurs ressources. Ainsi, comme au Canada, de nombreux barrages et canaux sont mis en place sur le territoire américain.

Le Colorado par exemple a longtemps été la principale source d'eau pour l'état de Californie grâce à des transferts d'eau. Mais en 1963, la Cour suprême des États-Unis oblige l'état californien à limiter ses prélévements. Malgré cela, le fleuve est aujourd'hui "à sec à l'embouchure", diminué par les multiples barrages et dérivations qui le morcellent, l'affaiblissent.

Face à ce risque de pénurie d'eau, des projets innovants sont développés par des ingénieurs et universitaires et l'idée de transferts massifs d'eau sur d'importantes distances se précise, pour alimenter les grandes zones et populations urbaines. La réticence de certains états bloquent cependant ces transferts voulus par des promoteurs immobiliers pour le moment.

Que faire alors quand ses propres ressources ne sont pas accessibles ou disponibles? Aller chercher l'eau chez le voisin, qui dispose d'importantes ressources en eau, mais moins exploitées! "Une idée un peu méprisante...", admet Frédéric Lasserre.

Des coûts et impacts environnementaux élevés

Méprisante, et dangereuse pour l'environnement. En effet, les lacs sont constitués à 80% d'eaux fossiles, "c'est-à-dire qu'elles ne se renouvellent pas", explique Frédéric Lasserre. Alors puiser dedans? "Une goutte plus une goutte, cela devient vite un volume important et une réelle remise en cause de l'équilibre." Une catastrophe écologique prévisible, accentuée par la grande inconnue du réchauffement climatique, qui inquiète les Canadiens.

Heureusement, les coûts des transferts massifs d'eau restent exorbitants, de l'ordre de plusieurs milliards de dollars. "Aucune entreprise privée n'a les moyens. Il resterait alors les financements publics (donc les contribuables, NDLR) mais aujourd'hui avec la crise, c'est très difficile et dépenser autant pour une infime part des Etats-Unis - en l'occurrence les agriculteurs de l'ouest - ce n'est pas très vendeur..." Bref, exporter de l'eau, ça coûte cher! "Ainsi pour certains experts, l'époque des grands transferts massifs d'eau est bien finie."

Faute de contrat bilatéral avec le Canada sur l’utilisation de ces ressources hydrauliques et d'un accord des états riverains des Grands Lacs, les Etats-Unis doivent envisager d'autres mesures pour faire face au manque d'eau. Des usines de dessalement se multiplient, le recyclage de l'eau se met en place. Même le secteur agricole commence à être plus responsable.

Un conflit "fantasmé"

Le sujet de l'eau fait des vagues dans l'opinion publique, surtout chez les Canadiens, "hystériques" au sujet d'un conflit "fantasmé", selon Frédéric Lasserre.

"Les Canadiens disent qu'ils veulent bien fournir de l'eau aux Etats-Unis mais les Américains doivent faire leurs devoirs et consommer moins." De tels projets d'exportations pourraient être en effet vite interprétés comme une atteinte à la souveraineté du Canada.

Dans ce contexte, une guerre de l'eau n'est fort heureusement pas envisageable, tant l'économie de ces deux pays du continent nord-américain est interdépendante. Mais des négociations sont à redouter, peut-être même à l'échelle de l'ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) avec la question de l'eau comme bien commun ou marchandise...

Un autre pays pourrait venir compliquer encore le tableau. Le Mexique accuse en effet les Etats-Unis d'assécher le Colorado par les nombreux barrages, quand ces derniers affirment subir la pollution du Rio Grande. 

> Pour en savoir plus:

- "Les projets de transferts massifs d’eau en amérique du nord" par Fréféric Lasserre, VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement, septembre 2005.

- "Canada/USA: la bagarre des Grands Lacs", reportage sur Arte

- "La grande soif des Etats-Unis", synthèse technique de Vincent Coissard (AgroParisTech - février 2010)

 

> Suivez notre page spéciale Questions d'eau

 

Crédit photo Une: Lake Superior par mtellin/Flickr
Crédit carte Grands Lacs: BlatantWorld/Flickr
Crédit photo: Colorado River par Wolfgang Staudt

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