Le chasseur de têtes des cités

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Son cabinet  de recrutement, Mozaïk RH, met en lien les jeunes des banlieues avec les DRH. A 36 ans, Saïd Hammouche a su faire de son engagement citoyen un business au service des autres. En toute modestie…

Cet article a été publié en septembre 2009. Nous avions alors découvert Saïd Hammouche. En 2012, il figure parmi les finalistes du Prix de l'entrepreneur social de France de la fondation Schwab.

Un jeune banlieusard, maman au foyer et papa ouvrier, maghrébin et parti de rien, et qui finit par intégrer le rang de ceux qui ont réussi: une présentation "trop cliché" pour Saïd Hammouche. "Pas question de faire pleurer dans les chaumières."

A 36 ans, ce chef d’entreprise à l'allure de basketteur n’est pas du genre à se la raconter. Il pourrait, pourtant.  Encore inconnu - mais sans doute pas pour longtemps, au vu des caméras qui investissent régulièrement son bureau - ce jeune entrepreneur n’a qu’une idée en tête : "avancer". Et pas seulement pour alimenter son compte en banque.

Au sein de son cabinet de recrutement d'une dizaine de salariés, Mozaïk RH, il joue les chasseurs de têtes pour les DRH, avec succès. Sa spécificité? Lui ne s’intéresse qu’à une "population pas très sexy, que personne n’a envie de rencontrer". A savoir les jeunes des banlieues.

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Costume sombre et impeccable, écouteur de portable vissé sur l’oreille, poignée de main énergique. Sans oublier le grand sourire. Derrière cette image lisse de jeune cadre dynamique, Saïd Hammouche cache une forte personnalité. Celle d’un homme engagé. Pour son quartier, pour les jeunes. Pour tous ceux qui, comme lui, n’ont pas eu toutes les clés en main pour réussir. "En sixième, certains savent déjà qu’ils seront avocats. Pour d’autres, l’orientation se fait la veille du bac."

Saïd dit toujours "on", rarement "je". Plus par volonté de rester discret que par esprit communautaire. Des histoires de discrimination ordinaire, de CV refusés et de soirées gâchées après avoir été refoulé à l’entrée des boites, il n’en racontera pas. Mais les analyse: "Au début, on est dans le déni. On ne veut pas croire à la discrimination. Puis on se rend compte qu’on est toujours le dernier sur la liste."

Job social

Pour Saïd, l’ascenseur social va fonctionner. Après un Bac STT, le jeune homme, originaire de Bondy, se découvre une passion pour les ressources humaines, qu’il étudie à la fac. En parallèle, il enchaîne "les boulots galère". La porte de sortie, ce sera un emploi à la mission locale d’Aulnay-sous-Bois. Un job "social" là où d’autres, avec le même diplôme, sont orientés vers les services "ressources humaines" des grandes entreprises.

Puis il décroche le titre d’attaché territorial – "symboliquement, c’était fort" - et devient responsable communication à l’éducation nationale. Sa collègue de l’époque, Marie-Laure Lambert, se souvient d’un garçon "au professionnalisme impressionnant", qui ne mélange pas boulot et vie privée: "J’ai mis plusieurs mois à comprendre qu’il passait une demi-journée par semaine dans une association, pour donner des cours de soutien auprès de jeunes des quartiers."

Politiques "has been"

Le bénévolat n’aura qu’un temps. Pour Saïd, associations et partis politiques sont "has been" sur la question de l’aide aux jeunes des banlieues. Il décide alors de fonder sa boîte "pour ne pas aller quémander des subventions publiques, mais trouver un service rémunérateur". Il développe aussi une activité de conseil, destinée à convaincre les entreprises d’intégrer plus de jeunes venus de "quartiers sensibles".

Pas d’esprit revanchard chez ce jeune père de famille, toujours pressé. Plutôt une volonté de "bousculer". "Par rapport à la diversité, beaucoup trop d’entreprises sont encore dans le déni, dans une posture de questionnement", juge-t-il. Avant d’enchaîner sur un discours plus prompt à les séduire: "Je ne cherche pas des clients, je cherche des gens capables de faire évoluer la réflexion." Pragmatique et bon orateur, ce chef d’entreprise se défend d’être un "fin stratège". Il a plutôt "une vision", assure-t-il.

Ceinture noire

Difficile de le faire sortir de ce discours d’entreprise. Sauf, peut-être, quand ce ceinture noire parle de judo, "un sport où on peut se faire exploser par plus faible que soi." Ses yeux pétillent, et redeviennent alors ceux de l’enfant qu’il était, quand sa mère l’a emmené pour la première fois au club de Bondy. André Hubas, alias "Dédé", le président de ce club où il s’entraîne depuis trente ans, se souvient d’un "gamin touchant". Et ne se lasse pas de décrire un homme "toujours à l’écoute des autres". "Il est doué pour donner envie aux gens, renchérit Estelle Barthélemy, son associée. Il donne espoir aux candidats."

De l’espoir, Saïd en suscite, en effet. Sur un forum internet, une mère de famille lui demander comment aider son fils, sans emploi. "La question de l’emploi est au cœur des problèmes de la banlieue. Il va falloir que le politique se l’approprie", estime-t-il. Il vote, mais ne dira pas pour qui. Surtout, il veut être "sur le terrain", et refuse "le combat idéologique".

A peine ado au moment de La Marche des Beurs, ce trentenaire se situe plutôt dans l’optique d’une démarche complémentaire avec celle des associations politiques. "Si SOS Racisme n’avait pas dénoncé un certain nombre d’entreprises il y a quelques années (NDLR : notamment Adecco, agence d’intérim), je ne serais sans doute pas là, maintenant, à travailler avec elles."

Cet hyperactif, qui aime avancer plus vite que les autres, est aujourd’hui à la tête d’une petite entreprise… Et demain? "J’espère que notre initiative va monter en puissance, au niveau national". Pour que les jeunes de banlieue qui réussissent ne soient plus perçus comme des exceptions.
Retrouvez la suite de notre dossier sur les métiers de la solidarité:

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