Hugues Sibille: "Les citoyens aussi ont une part de responsabilité dans la crise"

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Vice-président du Crédit Coopératif, Hugues Sibille considère que la crise doit être l'occasion de revoir les politiques publiques et l'implication citoyenne.

Youphil: En tant que "banquier solidaire", comment analysez-vous cette prise de pouvoir des marchés qui nous conduit aujourd’hui à une crise généralisée?

Hugues Sibille: L’expression "prise de pouvoir des marchés" est forte. C’est en partie exact mais cela ne dit pas tout. En réalité deux crises se superposent aujourd’hui. La première, celle de 2008, est une crise de la finance privée, qui est le résultat d’une fuite en avant et d’une recherche excessive de profits qui a conduit au problème des subprimes.

Par rapport à cela, une banque comme le Crédit Coopératif a une approche radicalement différente parce que contrairement à d'autres, nous n’avons jamais confondu les activités de banque de dépôt et de banque d’investissement.

La deuxième crise, dont nous parlons actuellement, est celle des Etats surendettés, qui se tournent vers les banques pour financer leur dette. Sur ce point, je considère que certains Etats ont dérapé. Une partie de l’opinion publique, qui a pendant des années vécu à crédit en sachant que cela creusait le déficit et en feignant de l'ignorer, est également responsable.

Les politiques publiques et le rôle des citoyens doivent être reconsidérés à l’aune de cette crise. D’autres voies doivent être imaginées sur les plans financier et bancaire.

Youphil: Pensez-vous que la crise financière mondiale que nous traversons actuellement peut constituer une "opportunité" pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire, comme ils le répètent eux-mêmes fréquemment?

H.S.: C’est une opportunité si cela nous permet de promouvoir l’économie sociale et solidaire (ESS) comme alternative au tout-libéral ou au tout-étatique. Nous devons porter un discours politique sur ces sujets afin de démontrer que l’économie peut être dans le marché mais avec d’autres ressorts que le profit.

Malheureusement la bataille des idées n’est pas encore gagnée. Et les opportunités ne se présenteront que si nous parvenons à être audibles, ce qui n'est pas le cas pour l'instant, en partie parce que nous n'avons pas encore une parole commune.

Un exemple récent l'illustre bien: celui des taxations annoncées par François Fillon. En 48 heures, grâce à la mobilisation de Jean-Pierre Raffarin, l’augmentation de la TVA sur les parcs à thème a été supprimée. En l’absence de réaction commune, les mutuelles n’ont pas abouti au même résultat. Très attaquées, elles n’ont pas su se faire entendre.

Si on veut que la crise soit une opportunité pour l’ESS, on doit être capable de faire cela. Il faut arriver à convaincre les économistes, les politiques et l’opinion publique que l’ESS n’est pas une économie de réparation mais de transformation.

Youphil: Une partie du secteur de l’ESS est composée des associations, qui subissent de plein fouet les baisses de subventions et l’augmentation de la précarité. Dès lors, peut-on toujours parler d’opportunité?

H.S.: Le budget du secteur associatif est de l’ordre de 65 milliards d’euros annuels. La moitié de cette somme provient de l’argent public, qu’il s’agisse de l’Etat ou des collectivités locales. Avec la crise et la baisse des subventions, une partie du secteur associatif est donc fragilisé. Pour la première fois depuis dix ans, on a appris récemment que l’emploi associatif était en baisse.

Pourtant, même cette menace financière peut être transformée en opportunité; c’est le moment de faire évoluer les modèles économiques avec des sources de financements plus diverses, de réfléchir au regroupement d’associations agissant dans le même secteur pour faire des économies d’échelle, de rendre le monde associatif plus performant…

Youphil: Quelle vision et quelles bonnes pratiques les acteurs de l’économie sociale et solidaire peuvent-ils apporter pour parvenir à une situation apaisée?

H.S.: Le triptyque à défendre est le suivant: valeurs-statut-pratiques. Il faut affirmer haut et fort nos valeurs de solidarité et de démocratie économique, et ce sans "mettre son drapeau dans sa poche" comme c'est parfois le cas.

Les statuts juridiques de l’économie sociale s’inscrivent dans un cadre différent et garantissent le projet et les valeurs. Les excédents sont mis en réserve et impartageables, la lucrativité est limitée en droit. L’objectif n’est pas le profit maximum, d'ailleurs le profit n'est pas l'objectif mais un moyen.

Pour les pratiques, cela a trait à la gouvernance des structures de l’ESS, qui ne repose pas sur le capital mais sur une pratique réelle de la démocratie.

Je pense qu’il est aussi nécessaire de se doter d'outils pour rendre compte de cette vision, tels qu'un rapport coopératif et un rapport de RSE. Au Crédit Coopératif, nous avons mis en place une traçabilité de l’argent afin que nos clients sachent à quoi il sert. Ce "langage de la preuve" est fondamental.

Enfin, l’ESS peut apporter beaucoup sur l’innovation sociale. Nos sociétés gagneraient à investir massivement sur ces sujets. Les solutions doivent partir des citoyens eux-mêmes.

Youphil: Vous qui avez été délégué interministériel, de quelle marge de manœuvre disposent les gouvernements pour réintroduire de la gouvernance, de l’éthique, en un mot de la raison dans l’économie mondiale?

H.S.: Les marges de manœuvre existent, même si elles sont étroites. Avant de prétendre réguler les banques, les Etats doivent être plus vertueux eux-mêmes, notamment dans leur gestion. Cela passe par le fait de mettre les citoyens dans la boucle.

Par exemple, il existe aux Etats-Unis une loi qui s’appelle le Community Reinvestment Act, qui oblige les banques à faire connaître leurs actions ou leur absence d’actions dans les zones difficiles. Les associations de consommateurs et le monde associatif peuvent se saisir de ces données et exercer une pression pour que les banques qui n’agissent pas financent en contrepartie des banques sociales.

De la même manière, permettre aux salariés d’être membres des conseils d’administration des entreprises introduirait également une régulation plus forte.

On parle de nationaliser les banques, mais le Crédit Lyonnais était une banque nationalisée, ce qui ne l’a pas empêchée de coûter très cher aux contribuables!

Au contraire, permettre aux citoyens de s’impliquer, de participer, introduirait une auto-régulation plus performante.

Youphil: De quelle manière les entrepreneurs sociaux et des acteurs de l’ESS pèsent-ils sur les gouvernements et l’Union européenne? Sont-ils consultés sur les solutions pour sortir de la crise?

H.S.: Notre poids est limité, comme le prouve la suppression de la délégation interministérielle. Depuis le rapport Vercamer, qui préconisait un certain nombre de mesures, rien ne s’est passé. Le Conseil supérieur se réunit mais cela n'aboutit pas significativement.

Il est question d'un projet de grande banque publique des PME. Quelle serait la place de l’ESS dans une telle banque? A l’heure actuelle, un dispositif comme OSEO ne finance même pas les structures de l’ESS.

Pour ma part je pense qu'il faudrait que l’ESS soit localisée à Bercy pour avoir une expression de ses acteurs sur le plan fiscal et économique.

Youphil: Quelles mesures concrètes préconisez-vous pour surmonter cette crise?

H.S.: Je suis favorable à une loi cadre de l’économie sociale qui lui accorderait une place significative au sein de l’économie. Je crois aussi à un plan de développement de l’économie sociale avec des investissements dans l’innovation sociale et un travail sur la mesure de l’impact. Enfin, je suis pour la mise en place de la TVA sociale.

Je pense que ces mesures peuvent enclencher une dynamique différente. L’expérience du Grenelle de l’environnement, qui a réuni tous les acteurs autour d’une table, doit nous inspirer. Pour parvenir à sortir de la crise, il faut arriver à faire en sorte que les acteurs partagent un diagnostic et les mesures technocratiques ne marcheront pas.

Enfin, les citoyens doivent se remettre en cause sur leur manière de consommer, d'épargner, de se déplacer...

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Commentaires
BOUDEY

Interview riche en argumentations irréfutables mais où la logique est absente .
Mais pourquoi n'avoir pas visé la tête ? Pourquoi n'avoir pas d'emblée exigé la suppression de ces États financiers autoproclamés supranationaux , que son les "Agences de Notation" ? On peut se perdre en conjectures y compris celle d' Un "Sibille" sous marin des susdites ...
Que font les OIG (Onu-Fao-Unesco....) pour déclarer illégales ces prédatrices faiseuses de crises où bon semble aux intérêts de leurs séïdes ?
Et quand on pense que leur froncement de sourcils a amené les 27 à accepter l'idée d'un emprunt à La Chine pour "indirectement" rembourser les intérêts d'emprunts déjà contractés avec...la CHINE ?
On croit rêver . Oplutôt vivre un cauchemar .