Emilie, 26 ans, chef de mission au Tchad

Salariée d'Acted, la jeune femme consacre les plus belles années de sa vie à apaiser celles des laissés-pour-compte.

Dès qu'on la questionne sur son métier, une certaine maturité, un regard posé et une assurance dans les propos la trahissent. Une attitude réservée au petit groupe de ceux qui ont été témoins des souffrances du monde. "A force de se prendre des claques, on se construit", tel est son credo. La vie d'Emilie Poisson s'inscrit à mille lieux de la ritournelle des jeunes adultes. Fin août, c'est de la Corne de l'Afrique dont elle revient pour passer quelques jours auprès de ses proches.

Après des hésitations pour la diplomatie, c'est naturellement vers l'humanitaire que la jeune Alsacienne s'est tournée il y a quelques années. Son master d'administration publique en poche, Emilie a ensuite obtenu un master "Analyse des conflits et construction de la paix" à Science Po Lille. Pour son stage de fin d'étude, la brunette a postulé pour un poste de stagiaire à l'ONG Acted. Elle est ainsi partie en mission au Tchad en juillet 2008, à 23 ans à peine. Malgré "un milieu difficile à pénétrer", ce choix s'est révélé payant.

Alors que tant d'autres peinent à décrocher leur premier CDD, sa carrière est déjà sur les rails trois ans plus tard. Après une mission en République Démocratique du Congo entre avril 2010 et janvier 2011, Emilie a retrouvé le Tchad au mois de février dernier. Chef de pays pour Acted, cette promotion lui permet d'être, à 26 ans, la plus jeune à occuper ce poste dans cette ONG. Une vie professionnelle qui correspond à ses attentes. "J'ai toujours eu envie de faire un métier utile avec un impact sur le terrain, sourit-elle. De plus, je suis fascinée par le continent africain. C'était une conviction".

"Tant que ce n'est pas la Somalie"

De l'aube à la tombée de la nuit, la jeune chef de mission enchaîne la gestion des dossiers et la résolution des problèmes sur les bases, les réunions avec le gouvernement et les bailleurs de fonds ou encore celles centrées sur les stratégies budgétaires internationales. Sans oublier la rencontre avec les humanitaires et les bénéficiaires sur le terrain afin de mener des évaluations sur les besoins et les zones d'intervention.

"Je viens de la classe moyenne et les études coûtent cher. Pour les payer, je n'ai pas eu d'autre choix que d'enchaîner les petits boulots l'été, très peu gratifiants", se remémore Emilie. Alors, les journées à rallonge sont loin de l'impressionner.

Avec un père responsable des ressources humaines et une mère institutrice, rien ne la prédisposait à l'humanitaire. D'ailleurs, pour calmer leurs inquiétudes de la voir s'en aller, Emilie a dû user de son pouvoir de persuasion. "Quand je suis partie au Tchad, je leur ai promis d'être transparente sur les endroits où je me rendrai. Mais très vite je me suis rendue compte que le moindre incident prenait des allures de drame", reconnaît-elle. A présent, ses frères et sa sœur prennent la température et la préviennent quand il devient urgent qu'elle décroche son téléphone. "Des indics", s'amuse-t-elle à les surnommer.

Un combat pour ses idéaux

"Parfois, on est impuissant et c'est difficile d'arbitrer entre les différents besoins. Il faut analyser ce qu'on est en capacité de faire ou non. Prendre du recul pour ne pas culpabiliser s'apprend sur le terrain. C'est essentiel de se remémorer qu'on n'est pas Dieu et qu'on ne peut pas supprimer toutes les souffrances du monde", commente Emilie.

Malgré ses propres recommandations, la jeune femme n'hésite pas à enfoncer les portes pour défendre les projets auxquels elle tient et récolter les fonds nécessaires. Elle se dévoue ainsi corps et âme à l'aide apportée aux réfugiés du Darfour au Tchad. Là-bas, de nombreux programmes sont mis en place, principalement autour du soutien à l'auto-suffisance alimentaire, à l'appui environnemental et à l'accès à l'eau, à la suite de la sécheresse qui a terrassé la bande sahélienne entre 2009 et 2010.

Son terrain d'action ne se limite pas au Tchad, même si elle est basée dans ce pays. Selon les besoins, Emilie peut-être appelée, en urgence, à l'autre bout du monde. L'humanitaire porte bien son surnom, "le caméléon". En 2010, elle participe ainsi à la mission React en Haïti après le tremblement de terre et en 2011, elle est envoyée au Kenya, dans le camp de Dadaab, en raison de la famine dans la Corne de l'Afrique.

"On m'a téléphoné un soir pour me demander d'apporter un appui à Haïti, raconte-t-elle. J'avais à peine 10 minutes pour faire mes valises. Trois tee-shirts et deux jeans, le strict nécessaire". Elle qui exècre la routine voit sa soif de changements assouvie.

De ses périples aux quatre coins du globe, la jeune femme rapporte de petits bijoux, un zeste de féminité qu'elle doit souvent masquer. "Dans des pays musulmans, les autorités s'adressent systématiquement aux hommes. Il faut prouver chaque jour qu'on est compétente même si on est une femme", déplore Emilie. 

"Ne pas se cramer"

Tenir le coup relève parfois du parcours du combattant. "Il faut être bosseur et disposer d'une bonne résistance au stress mais surtout savoir gérer sa fatigue", analyse Emilie. "Ne pas se cramer", répéte-t-elle en boucle. "Préserver son mental et sa santé", martèle-t-elle. "Apprendre à se protéger", enfin, de l'hostilité apparente des populations locales qui comprennent mal, parfois, le défilé les 4x4 des humanitaires.

Pour faire face au pire, Emilie a reçu une formation aux mesures de sécurité. "Au Tchad, j'ai vécu des périodes au cours desquelles le personnel était autant ciblé que les populations locales. A Abéché, des hommes armés visitaient les maisons communes. J'avais pleinement conscience de cette insécurité", déplore Emilie. A l'évocation de son souvenir le plus cruel, son regard se dérobe. Sur une carte, elle désigne du bout des doigts, le "triangle de la mort". "Chaque année à Noël, les rebelles ougandais de la LRA, les plus sanguinaires, commettent des massacres entre le Sud-Soudan et la Centrafrique. J'ai pu voir à quel point la population était terrorisée par les pillages et les exactions commises. Même aller chercher un seau d'eau est un acte de courage", confie Emilie.

Alors, à l'écoute des critiques récurrentes sur le business de l'humanitaire, Emilie peine à maîtriser sa rancoeur. "Notre métier est très mal compris et on nous assimile à des fanfarons qui distribuent des sacs de riz et jouent de la guitare devant un feu de camp, s'emporte-t-elle. Les situations humanitaires sont souvent bien plus complexes que celles que les médias dépeignent et nous sommes les plus critiques par rapport à nos actions"

Un bonheur ancré dans le quotidien

Pour se consacrer à sa "vocation", Emilie a fait un trait sur ses plaisirs personnels. Et son ballon de basket, lui, a été remisé au fond du vestiaire. De sa passion refoulée, elle conserve une silhouette athlétique et un moral de plomb. "De temps en temps, je me demande si je ne passe pas à côté de ma jeunesse, confie-t-elle. Je mets ma vie entre parenthèses et quand je rentre, je la reprends là où je l'avais laissée". Enfin presque. Lors de ses retours en Fance, il lui faut un temps de réadaptation pour ressentir le pouls de la ville.

A N'Djamena, la capitale tchadienne, depuis le mois de février et probablement jusqu'à la fin de l'année, Emilie s'accomode de sa vie en solo. "Je suis actuellement célibataire. Il est parfois dur de trouver le temps de se donner des nouvelles lorsque l'on est dans une relation à distance à cause du boulot", regrette-t-elle.

A l'approche de la trentaine, elle n'envisage aucunement de fonder une vie de famille et encore moins d'exercer un autre métier. Sans attache, sa vie s'écrit en carpe diem. "Il faut y croire pour continuer à être bon et conserver ses idéaux. Pour l'instant, je n'ai pas l'impression d'être perdante, avoue Emilie. J'ai le sentiment de vivre des instants que d'autres ne connaîtront jamais. Le jour où je me dis que je me suis sacrifiée, j'arrête!".

Photo: Emilie Poisson en mission à Haïti (à gauche). DR Bruno Fert/Acted

> Retrouvez l'intégralité de notre dossier consacré aux humanitaires.

Commentaires

Merci pour cette relecture attentive, il arrive malheureusement qu'on laisse passer des coquilles. Tant mieux si vous êtes là pour nous les signaler!

On dit "Abéché " et pas Abaché
et un "seau" d'eau.. pas un sceaux d'eau..
no comment!