"Les milliardaires ne peuvent plus afficher leur fortune face à cette précarité galopante"

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Pour Antoine Vaccaro, spécialiste de la philanthropie, nos riches patrons craignent de devenir la cible d'une révolte sociale. Alors, ils réclament eux-mêmes d'être davantage taxés.

Dans la lignée de Warren Buffett aux Etats-Unis, le mécène Pierre Bergé et le patron de Publicis, Maurice Lévy, ont lancé un appel en faveur d'une hausse d'impôts pour les plus grandes fortunes. Antoine Vaccaro, président du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie (Cerphi), décrypte dans une interview accordée à Youphil les réelles motivations de ces philanthropes-milliardaires.

Youphil: L'appel de Pierre Bergé et de Maurice Lévy en faveur d'une surtaxe des plus hauts revenus contribuera-t-il à résorber la crise?

Antoine Vaccaro: Il s'agit avant tout d'un effet d'annonce. Cette hausse des impôts pour les 30.000 à 40.000 foyers les plus riches permettra de récolter entre 1 et 2 milliards d'euros. Or, la dette publique atteint plusieurs centaines de milliards d'euros. On sera donc encore loin du compte.

Cette participation est donc anecdotique. Il faut s'attaquer avant tout aux niches fiscales. Certains, armés de fiscalistes, parviennent à échapper au paiement d'impôts. C'est aberrant pour le citoyen lambda qui au moindre problème est harcelé par le Fisc. Cette injustice s'accroît depuis une vingtaine d'années. Cette proposition a donc pour vocation d'introduire davantage d'équité vis-à-vis de la classe moyenne. Les milliardaires ne peuvent plus afficher leur fortune face à une précarité galopante. Ils demandent donc à être plus imposés pour ne pas se voir jeter la première pierre.

Youphil: Vous êtes spécialistes de la philanthropie sociale. Pour vous, quelles sont les réelles motivations de ces milliardaires prêts à apporter une contribution exceptionnelle à l'effort national?

A.V: Ces personnes ont compris qu'on s'enfonce de plus en plus dans la crise et que si on continue comme ça, la société va droit dans le mur. Ils craignent un phénomène de révolte sociale si aucun changement politique n'a lieu. Personne ne veut voir renaître les Brigades rouges et la bande à Baader.

Dans leur recherche de paix civile, ces personnes, qui ont été épargnées par la providence, ont pris l'initiative de lancer un appel aux hausses d'imposition afin d'inciter la population à faire les efforts nécessaires pour sortir de ce marasme. Leur message est clair: les règles du jeu doivent changer. Eux qui ont profité du système, grâce à la bourse et à leurs actionnaires, souhaitent à présent rendre à la collectivité ce qu'ils ont reçu individuellement. D'autres, à l'inverse, vont continuer de s'installer à l'étranger et de bénéficier de la sécurité sociale sans payer d'impôts.

Youphil: Peut-on ainsi parler d'une réelle générosité ou de la poursuite, à travers ces dons, d'un intérêt individuel?

A.V: Le phénomène des grands donateurs a débuté depuis une dizaine d'années. Les milliardaires, qui ont créé leur fortune grâce à la mondialisation, ont suivi l'exemple des anglo-saxons, tels que Warren Buffett et Bill Gates. Auparavant, ils donnaient la priorité à leurs actionnaires. Maintenant qu'ils ont accumulé suffisamment de richesses, ils se demandent comment être reconnus en tant que philanthropes et non plus seulement en tant que businessmen. Ils se disent: "du fait de ma générosité, je grandis mon image et ma réputation personnelle".

Alors, ils font des dons à l'état ou pour des causes d'intérêt général et créent des fondations. Par exemple, Bill Gates, perçu comme un tyran et poursuivi par la justice lorsqu'il était à la tête de Microsoft, est reconnu pour son travail au sein de sa fondation. En France, parmi la centaine de milliardaires, quelques-uns, à l'image de Bernard Arnault et de François Pinault, investissent dans l'art et la culture. De son côté, la Fondation Bettencourt investit dans la recherche médicale. Pierre Bergé injecte des fonds à Sidaction. En ces temps de crises, ils investissent de plus en plus dans les secteurs de la solidarité et de l'humanitaire, même s'il ne s'agit toujours pas d'une priorité.

Youphil: Cette solidarité des riches patrons va-t-elle dessiner les contours d'une nouvelle philanthropie?

A.V: Les porte-monnaie ne sont pas extensibles. Je crains donc que la surtaxe des plus fortunés les écartent de la philanthropie. Jusqu'à présent, les dons vers l'état étaient des pratiques peu connues. Désormais, ils vont davantage se tourner vers le remboursement de la dette plutôt que vers les dons volontaires. Si l'état prélève davantage, les associations défendant les causes d'intérêt général vont en souffrir.

Photo: dps/FlickR.

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