L'avocate des enfants perdus

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Rencontre avec une avocate au Barreau de Paris engagée activement dans le droit des enfants.

"Le droit, c'est magique!", s'exclame Laurence Tartour avec émotion, en regardant les codes civils et pénaux qui s'empilent sur les étagères de son cabinet. Assise à son bureau, l'avocate à la chevelure noire volumineuse et au rouge à lèvres écarlate pourrait parler du droit des enfants pendant des heures. "Il faut aller au tribunal et demander une autorisation pour assister à une audience. Ca vaut le coup", encourage-t-elle, enthousiaste.

Cette femme de 46 ans au caractère bien trempé est avocate au Barreau de Paris. Elle traite du droit des étrangers, des délinquants, mais aussi des mineurs en danger. Elle conseille ces derniers dans le cadre des auditions pour les enfants.

Même si elle dirige seule son cabinet dans le centre de Paris depuis treize ans, elle dédie l'équivalent d'une journée par semaine au droit des enfants à l'Antenne des mineurs. Il y a une dizaine d’années, elle s'est portée volontaire pour travailler au sein de cette annexe du Barreau consacrée à l'accès au droit pour les enfants, de l'assistance juridique à la défense. Aujourd'hui, Me Tartour chapeaute la formation des avocats qui veulent intégrer cette Antenne et gérer la permanence quotidienne de 14h à 17h. Elle participe aux permanences téléphoniques, et prend en charge dans son cabinet des enfants ayant sollicité l'Antenne.

"Je vous ai apporté des bananes !"

Défendre des personnes en difficulté est une "vocation", loin d’être aussi rémunératrice que d’autres domaines du droit. La juriste a parfois vécu des situations cocasses, comme cette fois où une femme lui a offert deux sacs remplis de bananes et de gâteaux en guise de paiement. "Je ne savais pas quoi dire", confie l’avocate avec le sourire.

La prise en charge d'un enfant, comprenant son audition, l'audience et le suivi, lui rapporte environ 90 euros. A titre de comparaison, une heure de consultation pour un client classique à son cabinet coûte en principe 200 euros. Laurence Tartour doit garder une clientèle privée pour faire tourner son cabinet et continuer à consacrer sereinement une partie de son temps à l’assistance aux enfants.

Cette "battante", comme la qualifie un confrère, a choisi le droit des enfants parce qu’ils lui apportent "une reconnaissance telle, que c’est tout aussi bien que d’avoir un chèque de 3000 euros pour un dossier de divorce bâclé et froid".

Elle ne regrette pas d’avoir abandonné le droit des contrats, qu’elle a pratiqué pendant cinq ans dans les couloirs du Tribunal de commerce. Pas assez humain à son goût. Mais elle tient à préciser: "Je ne suis pas assistante sociale, non plus. Je fais du droit avant tout."

Grâce à son travail de juriste, elle milite pour que le droit des mineurs soit le plus pédagogique possible. "Ce qui marche le mieux avec les enfants, ce sont les mesures de réparation, pour leur faire prendre conscience de l'impact de leurs actes. Un juge des enfants ne doit pas stigmatiser un adolescent en lui disant qu'il n'est bon que pour la prison".

Souvent, elle assiste des jeunes en composition pénale, une procédure visant à trouver des mesures alternatives à l'incarcération. Après avoir parlé avec un éducateur et reconnu ses méfaits, le jeune peut se voir confier des tâches dans une association, comme distribuer des repas pour les personnes défavorisées, par exemple. Selon Laurence Tartour, "cela se passe bien en général. Et l'adolescent arrive à donner une bonne image de lui-même."

Même dans sa vie privée, elle continue à promouvoir cette justice pour mineurs, d'abord auprès de ses proches et de ses enfants. Elle essaie de montrer à ses enfants de 11 et 13 ans que le droit s'observe et s'applique au quotidien. "Ils me racontent quand ils voient des injustices à l'école et me demandent des conseils", raconte-t-elle. Son fils aîné a même assisté à une audience en correctionnelle pour la regarder plaider. "Je rêve qu’ils se dirigent vers le droit", lance-t-elle songeuse.

L'avocate hyperactive veut aussi faire connaître son métier aux premiers concernés: les enfants. Elle a commencé par intervenir dans le collège de sa fille et de son fils. Puis elle a multiplié les projets pédagogiques dans les écoles et collèges, notamment grâce à l'association Initia-droit. Elle répond aux questions des adolescents après les avoir accompagné à des audiences correctionnelles à Paris. Dans le cadre des débats "Droit, justice et Cinéma", elle a débattu avec des lycéens, après la projection des films "l'Appât" et "Gran Torino".

Avocate solidaire?

Laurence Tartour collabore ponctuellement avec une association de soutien aux femmes victimes de violences. Avant de travailler à l'Antenne des mineurs, elle a consacré du temps au Barreau de Paris solidarité, en effectuant quelques permanences à Médecins de Monde, aux Restos du Cœur et dans le Bus de la solidarité. Malgré tous ces engagements et son militantisme pour une justice pédagogique et pas seulement répressive, elle refuse de se voir qualifiée d'"avocate solidaire". "Je fais un droit obligatoire", clame-t-elle modestement.

Elle préfère mettre en avant le travail des avocats volontaires du Bus du Barreau de la solidarité. "Ils sont vraiment motivés, je l'ai fait une fois, et il faut s'accrocher. Il pleuvait en plus, ce n'était pas facile", affirme-t-elle en riant. Elle a cessé ce bénévolat depuis qu'elle s'occupe de l'assistance des enfants, par manque de temps.

Quand on lui demande son plan de carrière, elle affirme ne pas vouloir se développer. Elle explique pourquoi: "J'ai envie de garder un contact direct avec les clients que je rencontre", avant d'ajouter: "Cela nécessite un regard neuf tous les jours. Quand cette curiosité aura disparu, j’arrêterai ce métier."

Découvrez les autres portraits de notre série d'été:

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer