Côte d'Ivoire: après la flambée guerrière, l’urgence sanitaire

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Rédacteur en chef de la Revue Humanitaire, éditée par Médecins du Monde, Boris Martin raconte comment l'ONG appuie, à Abidjan, des structures locales de santé gravement désorganisées par les combats violents.

"Bonne et heureuse année 2011". L’immense placard publicitaire qui orne la façade du stade Félix Houphouët-Boigny résonne comme une ironie douloureuse. Ou un espoir. Il rappelle surtout que la vie d’Abidjan, de la Côte d’Ivoire en général, s’est arrêtée quelque part entre la fin de l’année 2010 et le début du mois de mai 2011. Plus de quatre mois de violences qui auraient fait entre 1 000 et 3 000 morts.

Le directeur d’une ONG locale évoque un épisode encore récent de ce que l’on appelle déjà "la bataille d’Abidjan": "Le jeudi 31 mars, je suis parti comme d’habitude au travail, mais plein d’amis m’ont appelé pour me dire de rentrer car les nouvelles étaient alarmantes. Avec un collègue, nous avons été encerclés par des civils armés qui nous ont laissé passer car nous leur avons dit que nous étions dans un véhicule humanitaire. Une fois rentrés, ce fut la descente aux enfers: les rues étaient vides. Pendant quinze jours, personne ne pouvait plus sortir, on ne voyait que des hommes en armes, parfois avec des couteaux, qui organisaient des barrages pour arrêter et rançonner les gens."

Appuyer sans se substituer

C’est dans les locaux de cette association ivoirienne que Médecins du Monde a stocké les matériels et médicaments qu’elle a acheminés par avion. Depuis son arrivée, l’équipe d’urgence s’est attachée à identifier les structures de santé et à recenser leurs besoins, le tout en lien avec les autorités sanitaires du pays. Dans les quartiers de Yopougon, mais aussi d’Attécoubé et Willamsville, ce sont 23 centres de santé primaire et un hôpital psychiatrique qui sont concernés, en plus du CHU de Cocody.

Au nord de la ville, une maternité et un dispensaire de quartier sont fermés depuis plus de deux mois. "A partir du 12 février, nous raconte la directrice, notre personnel a demandé à fermer la maternité et le dispensaire car c’était trop dangereux. Alors nous avons arrêté nos activités. Et fin mars, nos deux centres ont commencé à être pillés, saccagés. Depuis nous ne pouvons plus travailler, alors que les personnels sont prêts à reprendre leurs postes. Nous comptons sur les ONG pour redémarrer nos activités."

Relancer l’activité des centres de soins

Et cela commence par une remise en état des installations vandalisées. Pacôme, le logisticien ivoirien de la mission Médecins du Monde, et une aide-soignante du dispensaire parcourent les rues à la recherche de seaux, de gants, de produits de nettoyage.

L’affaire n’est pas si simple dans ce quartier qui, quelques jours plus tôt, était encore en proie à des affrontements. Dans les boutiques, sur les étals du marché voisin, les marchandises font parfois défaut. Les habitants sont encore sous le choc. L’un d’entre eux nous interpelle et raconte les tirs en rafale qui ont déchiqueté les façades et puis la fuite, loin, à 200 kilomètres d’Abidjan, "pour sauver notre peau". D’autres, des femmes en particulier, s’informent: elles veulent savoir quand elles pourront de nouveau aller au dispensaire.

Garantir l’accès à des soins gratuits

Car si le nouveau président de la République, Alassane Ouattara, a annoncé la gratuité des soins de santé pour six semaines, les centres de santé publics n’ont pas les moyens de payer le personnel ni d’assurer l’approvisionnement en médicaments.

C’est là que Médecins du Monde intervient en appui, pour permettre à ces structures d’assumer cette politique de gratuité et relancer leurs activités au fur et à mesure que les conditions de sécurité sont rétablies. Nos équipes remettent donc en état ces centres, assurent leur approvisionnement en médicaments et garantissent la disponibilité du personnel médical.

Pénurie de matériels médicaux

Au CHU de Cocody, le service de traumatologie ne désemplit pas. Entre le 31 mars et le 22 avril, près de 350 blessés y ont été admis, victimes de tirs ayant causé des fractures ouvertes. Lorsque l’équipe de Médecins du Monde est arrivée, une centaine d’entre eux était en attente d’une opération, faute de matériel. Une pénurie qui aura malheureusement abouti à des amputations pour certaines victimes. C’est dire si le matériel désinfecté des champs opératoires; gants et compresses stériles, seringues, autres aiguilles que Médecins du Monde apporte, est essentiel: "Cela nous permettra de tenir pendant un mois", estime le chef de service.

Fin du blocus de Yopougon

Désormais, tout le monde veut croire que le plus dur est passé. Yopougon, dans l’ouest de la ville, le dernier quartier où des combats continuaient, a été désenclavé. Au prix de dizaines de cadavres que la Croix-Rouge ivoirienne a ramassés.

Dans ce no-man’s land, plus d’1,5 million de personnes ont vécu des semaines dans des conditions précaires, avec un accès à la nourriture et à l’eau potable limité. Seules quatre des quinze structures de soins de santé primaires étaient accessibles. Médecins du Monde les a ravitaillées en médicaments, mais la réouverture de ce sanctuaire inquiète quant à l’état sanitaire des populations.

Retour à l’anormal…

La chaleur moite qui enserre Abidjan annonce la saison des pluies. Et avec elle le spectre d’une épidémie de malaria, qui viendrait s’ajouter à la crainte d’épidémies de choléra et de rougeole.

Certes, la ville connaît de nouveau des embouteillages impressionnants: "Un signe que la vie reprend peu à peu…", déclare Josiane, une infirmière de Médecins du Monde qui connaît bien Abidjan. En repassant devant le stade Houphouët-Boigny, on découvre que la publicité n’avait pas dit son dernier mot: "2011, le meilleur reste à venir". Espérons pour la Côte d’Ivoire qu’il ne s’agisse pas d’un vœu pieu.

Boris Martin est rédacteur en chef de la revue Humanitaire, éditeur indépendant et auteur. Il est également expert et chercheur associé auprès de l’Institut de recherche et de débat sur la gouvernance.

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