Les nouveaux philanthropes indiens

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La troisième puissance économique mondiale compte 55 milliardaires... et 400 millions de pauvres.

Cet article a initialement été publié en 2011.

La visite de Bill Gates et Warren Buffett en Inde la semaine dernière a ouvert la boite de Pandore de la philanthropie Indienne. Venus pour présenter leur "Giving Pledge", les deux icônes de la philanthropie américaine avaient affirmé dans une lettre au Times of India, qu’ils ne venaient pas en tant que prêcheurs, mais plutôt en tant que majorettes. Et avant tout pour écouter.

Précautions prises afin d’éviter une deuxième accusation d’échec après celui de leur voyage en Chine, ces clarifications se sont finalement avérées utiles vu l’accueil en demi-teinte fait par les riches Indiens au "Giving Pledge".

Seule avancée, Grandhi Mallikarjuna Rao, le PDG de GMR Group, une des entreprises d’infrastructure de réseaux les plus importantes, s’est engagé à donner toutes ses parts évaluées à 340 millions de dollars à la fondation GMR Varalakhsmi.

Mais Grandhi Mallikarjuna Rao assure que ce don n’a rien à voir avec la visite de Gates et Buffett, puisqu’il donne depuis déjà des années – ce qui pose une fois de plus la question qui a passionné les médias américains et indiens ces derniers jours: les Indiens sont-ils philanthropes?

246.5 milliards de dollars en 2011

Selon le magazine Forbes, l’Inde compte 55 milliardaires qui ont une richesse combinée de 246.5 milliards de dollars. Deux d’entre eux, Mukesh Ambani, PDG de Reliance Industries, et Lakshmi Mittal, PDG d’ArcelorMittal, sont dans le top dix. Et cette richesse ne passe pas inaperçue: un mariage à 78 millions de dollars pour la fille de Mittal, au château de Versailles; un immeuble résidentiel à près de 2 milliards de dollars pour Ambani et sa famille à Mumbai – un record mondial.

Alors que l’Inde compte encore 400 millions de pauvres vivant avec moins de 1.5 dollar par jour, cette abondance ostentatoire fait grincer des dents. D’autant plus que ces milliardaires ne semblent pas être de généreux philanthropes. D’après une analyse faite par Bain & co en 2010 [PDF], la philanthropie indienne représenterait seulement 0.6% du PIB Indien, contre 2.2% aux Etats-Unis.

Les plus opulents sont paradoxalement ceux qui donnent le moins et ce, dans un climat politique et économique où les riches sont de plus en plus riches en Inde.

Le don, un concept qui fait partie de la culture indienne

Pourtant, la philanthropie indienne est ancienne. Le concept de don fait partie intégrante de la culture indienne, même s'il est traditionnellement tourné vers les institutions religieuses.

La plupart des grandes entreprises familiales indiennes ont aussi mis en place des fondations rattachées à l’entreprise, la responsabilité sociale des entreprises devenant souvent le moyen de prédilection des riches Indiens pour donner.

L’exemple le plus parlant est celui des Tatas: à la tête d’une entreprise qui fait 55 milliards de dollars de recettes, Ratan Tata ne se trouve pourtant pas dans la liste des milliardaires de Forbes. Et pour cause, il ne possède que 1% des parts de Tata Group alors que 65.8% appartiennent à deux fondations, le Sir Dorabji Tata and Allied Trusts et le Sir Ratan Tata Trusts, toutes deux créés au début du 20e siècle et qui financent bon nombre d’ONG dans des domaines variés allant de l’éducation à la santé.

Et les exemples, plus récents, sont nombreux, avec des fondations qui prennent souvent le nom de leurs bienfaiteurs et ont comme cheval de bataille l’éducation: la Bharti Foundation créée en 2000 par Sunil Bharti, magnat des télécoms, la Azim Premji Foundation établie en 2001 par le PDG de Wipro Ltd ou encore la Shiv Nadar Foundation fondée par Shiv Nadar et qui est notamment à l’origine de la création du SSN College of Engeneering dans le Tamil Nadu, dès 1996.

Une opulence récente

Si, à 0.6% du PIB, l’Inde bat le Brésil (0.3%) et la Chine (0.1%),   c ‘est la faible quantité des dons qui fait pâlir. Nous sommes à un stade économique et culturel différent”, explique Rohini Nilekani, une des philanthropes indiennes les plus actives, que nous avons interviewée.

En effet, une grande partie des milliardaires indiens sont des nouveaux riches, et il est souvent rare qu’une opulence récente se traduise immédiatement par un degré de philanthropie importante.

Même le "Giving Pledge" aux Etats-Unis a finalement fait peu d’émules parmi les nouveaux riches américains puisque la majorité des signataires s’étaient déjà engagés à donner une grande partie de leur fortune. Cela ne fait que 4 ans que Warren Buffet s’est engagé à donner sa richesse – et pourtant il est riche depuis bien plus longtemps que ça,commente Deval Sanghavi, organisateur du premier Forum sur la Philanthropie Indienne en 2010.

Le philantrocapitalisme à l’indienne

Ce n’est donc que récemment que les riches indiens ont fait des dons de plus grande ampleur. Azim Premji, le troisième milliardaire indien à la tête d’une des plus grandes entreprises informatiques qui emploierait près de 120.000 personnes dans le monde, s’est engagé à donner 2 milliards de dollars à sa fondation en 2010.

La même année, Ratan Tata et Anand Mahindra ont respectivement donné 50 millions de dollars et 10 millions de dollars à l’université Harvard, ce qui, malgré certaines critiques sur le fait que cela ne profite pas directement aux Indiens, est vu par beaucoup comme le signe d’un nouvel âge de la philanthropie indienne.

Mais c’est aussi au niveau structurel que les choses semblent évoluer. Deval Sanghavi est aussi le PDG de Dasra, une ONG qui promeut depuis 2000 un philanthropisme stratégique, ou un philantrocapitalisme avant l’heure: Accepter de donner à des ONG qui sont en dehors de leurs groupes d’amis est déjà une évolution stratégique. Plus de 'oh, c’est l’ONG de mon oncle, nous devons la soutenir'. En Inde, la plupart des fondations familiales administraient une école ou un hôpital dès le premier jour et l’entrepreneur type pensait qu’il l’administrerait lui-même une fois à la retraite. C’est en train de changer.

Finalement, les récents débats semblent s’être plutôt centrés sur la possibilité d’une philanthropie à la mode Gates et Buffett. Shanghavi fait partie de ces partisans d’une philanthropie qui adopte certains des outils des banques d’investissements privés - obligation de rendre des comptes, changement d’échelle, efficacité – mais les adaptent aux réalités des ONG. Ca va marcher – c’est un modèle qui parle aux milliardaires, puisqu’ils sont devenus milliardaires en le suivant."

Loin d’une intrinsèque aversion à la philanthropie, les nouveaux riches indiens semblent être dans un processus d’adaptation à leur enrichissement récent et de découverte de différents modes de philanthropies.

La venue de Gates et de Buffet a certainement ouvert le débat, et la reconduction du Forum sur la Philanthropie Indienne en juin 2011 sera l’occasion de voir à quelle vitesse les Indiens veulent se défaire de la réputation qu'on leur prête.

Crédit photo: Meha Desai.

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