"Community organizer": un métier made in USA

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A New-York, nous avons suivi deux "community organizer", un métier entre lobbyiste et animateur social. Cette profession - exercée par Barack Obama au début de sa carrière - pourrait souffrir des coupes budgétaires imposées par le président américain.

Une odeur de viande épicée et un air de musique andine s’échappent de la grande salle de réunion d’un des locaux de l’organisation Make the Road New York (MRNY), situé en plein quartier Latino du Queens, à Jackson Heights.

Les membres, tous Latino-Américains, se préparent dans une ambiance chaleureuse pour la réunion hebdomadaire qu’organise Angel Vera, un Equatorien immigré aux Etats-Unis depuis les années 90 et qui s’occupe des questions de logement à MRNY.

Angel est organisateur communautaire, profession peu connue en France. "Il s'agit de réunir les gens de la communauté, les éduquer et les mobiliser pour une action commune visant à un changement social", explique cet homme qui a suivi une formation de prêtre de la Théologie de la Libération en Equateur.

MRNY est un cas exemplaire du grassroots organizing (organisation de la base) - un des deux volets de la pratique d’organisation communautaire, très répandue aux Etats-Unis et au Canada.

Centrée sur les populations latino-américaines à faible revenu de quatre quartiers de New York, c’est une association à but non lucratif de plus de 8300 membres qui part des besoins de la communauté, agit pour la communauté et est dirigée par la communauté elle-même.

Le déroulement de la réunion - où l’espagnol est de mise - en est l’exemple même puisque les participants, appelés "camarades", sont traités sur un pied d’égalité, chacun étant invité à exprimer ses idées et à participer aux activités de l’organisation.

Angel, en organisateur bienveillant, laisse un volontaire animer la réunion. C’est lorsqu’il s’agit d’expliquer une proposition de loi mettant à mal les droits de locataires qui bénéficient d’un loyer stabilisé et donc de beaucoup des membres de MRNY, qu’Angel prend la relève en partant des connaissances et du vécu des participants.

Didactique et interactif, le style d’Angel est efficace. Luis, qui assiste à une réunion de MRNY pour la première fois est séduit: "Je suis content. Il parle de choses qui me concernent."

Egalitarisme

Derrière un égalitarisme apparent, on découvre un système extrêmement bien rodé. "Notre travail comporte des domaines d’actions pour lesquels nous devons obtenir des résultats clefs. Les plus importants sont la construction de la base, la participation aux coalitions, la fidélisation des membres et le développement du leadership. Nous avons une feuille de route hebdomadaire, semestrielle, et annuelle."

Le personnel rémunéré est aidé par les "leaders", un groupe de bénévoles plus impliqués, supervisés et formés par l’organisation, mais aussi par d’autres membres actifs qui sont principalement utiles dans la construction de la base, c’est-à-dire le recrutement.

Angel est lui-même un ancien immigré illégal

"Que ce soient des Latinos qui ont les mêmes problèmes que les gens de notre communauté qui fassent ce travail de porte-à-porte est très important", estime Angel qui, en tant qu’ancien immigré illégal et volontaire de l’organisation, est un membre typique de MRNY qui a réussi à gravir les échelons.

Maria Moncada, une Colombienne d’une soixantaine d’années, est en phase de devenir "leader". Elle saisit toutes les occasions pour faire connaitre aux membres de sa communauté le travail de MRNY et les nombreux services (aide juridique, cours de citoyenneté ou d’anglais en photo ci dessous…) qu’elle offre.

"Il faut savoir briser la glace avec respect et diplomatie et écouter les besoins des gens", explique-t-elle. Eglises, sorties d’écoles, fêtes et même laveries sont des lieux de prédilection pour les organisateurs communautaires de MRNY.

"La peur naît du fait de ne pas savoir ses droits, explique Angel. Notre organisation construit le pouvoir collectif par la conscientisation politique et économique et le dialogue entre des gens qui ont des besoins communs."

Le pouvoir collectif, aspect essentiel de l’organisation communautaire, prend une toute autre ampleur avec son deuxième volet: la construction de coalitions. "Nous regroupons, pour une action collective ponctuelle ou à long terme, tous les acteurs concernés par un même sujet: élus, médias, PME, organisations religieuses, syndicats, et bien sûr organisations de la société civile telles que MRNY", explique Mark Hannay, membre du comité directeur de Health Care For All NY, une coalition qui a été extrêmement active au moment du vote de la loi sur la santé de mars 2010, et dont MRNY fait partie.

Des décisions prises par consensus

C’est dans une toute autre ambiance que celle de MRNY que Mark travaille: un petit bureau partagé avec un syndicat en plein Manhattan, à deux pas du City Hall, siège du gouvernement de New York.

Diplômé de psychologie et ancien artiste, Mark est aussi le seul employé d’une autre coalition au niveau de la ville de New York qui se bat pour une couverture santé universelle.

Elle regroupe une centaine d’organisations et de syndicats dans un système qui se veut aussi égalitaire et inclusif puisque les décisions sont principalement prises par consensus.

"Gérer une coalition est un vrai défi car les organisations ont des intérêts communs, mais aussi d’autres intérêts propres. Leurs priorités évoluent en fonction des circonstances. Je dois bien faire attention à l’aide que je leur demande, et à quel moment, commente Mark. En quelque sorte, je ne suis jamais le Roi, mais le Prince qui doit tout concilier."

"La souris sous le pied de l'éléphant"

Si le travail de Mark ne l’amène pas à être en contact constant avec la base, il repose sur une vraie collaboration avec les organisations membres.

"Pour la campagne sur la réforme de la santé, nous représentions les consommateurs qui ont généralement peu de pouvoir d’action. Pour savoir ce qu’ils pensent, nous consultons nos organisations et surtout leur base. Et nous transmettons cela aux politiciens."

Porte-parole de toutes les organisations, Mark s’occupe plutôt de la stratégie et du lobbying. La campagne nationale "santé pour tous" qui visait à faire passer une loi sur la couverture santé universelle a par exemple été lancée dès 2007 afin que la santé soit un thème phare et décisif des élections présidentielles et législatives de 2008.

Puis, la coalition a soutenu la loi proposée par Obama afin qu’elle soit votée. "Nous étions la souris sous le pied de l’éléphant, ironise Mark, et ça a marché." Il s’agit maintenant pour la coalition d’éduquer les gens sur une loi mal connue et controversée.

La "trahison" d'Obama

Mais le travail des organisateurs communautaires risque d’être mis à mal par le budget fédéral qu’Obama soumet au vote du Parlement le 4 mars. Il prévoit de réduire de moitié les crédits alloués à un programme finançant bon nombre d’organisations et transforme l’autre moitié en un système d’allocation compétitif.

Beaucoup d’organisateurs s’insurgent dans la presse américaine contre ce qu’ils estiment être une trahison de la part de l’ancien organisateur communautaire qu’est Obama.

Angel et Mark sont plus réalistes: "Je suis vraiment déconcerté, dit Mark, mais c’est évidemment un calcul politique pour les élections de 2012." Au-delà du devenir de ces organisations, le vrai enjeu du prochain budget fédéral est qu’il ne soit pas voté du tout.

Le risque serait alors un arrêt complet des programmes fédéraux, ce qui aurait des conséquences bien plus graves sur les communautés pour lesquelles Mark et Angel travaillent.

Photos: Angel avec des membres de l'organisation Make the Road New York. Crédit: Claude Papapietro./ Des cours d'anglais donnés par l'association. Crédit: Anita Kirpalani/ Mark, community organizer. Crédit: Anita Kirpalani.

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