Le monde selon Matt Flannery

Matt Flannery est le co-fondateur de Kiva, un portail de microfinance. Rencontre avec un Américain mû par le désir d'aider les autres.

La pose est maladroite, mais le sourire naturel. Matt Flannery (en photo ci-dessous) joue quand même son rôle de "star" de la microfinance. Le co-fondateur de Kiva, le premier portail de microcrédit dans le monde, donne l'accolade et accepte, un peu gêné, d'être pris en photo.

Le teint hâlé, arrivé tout droit de San Francisco, où se trouve le siège de l'ONG, il est à Paris pour assister à l'événement Digital4Change. Il vient présenter sa plateforme, un exemple d'innovation technologique au service du social. L'occasion de "retrouver Mohammad Yunus, celui qui (l)’a inspiré".

"En 2004, il est venu donner une conférence sur la microfinance à l’Université de Standford où j’étudiais. C’est la première fois que j’entendais parler de microfinance. Cela correspondait exactement à mon souhait de devenir un entrepreneur et d’avoir un impact social important", explique-t-il. Cet homme de 33 ans part alors faire un volontariat en Ouganda avec Jessica, sa compagne de l’époque et co-fondatrice de Kiva, pour rencontrer des entrepreneurs locaux.

Innovation technologique et sociale

"J’avais cette idée de lever de l’argent via Internet pour aider ces entrepreneurs", affirme-t-il, mû par une profonde envie d’apporter sa contribution.

De retour à San Francisco, son enthousiasme convainc son entourage de se lancer dans cette aventure, afin de répondre aux besoins des plus démunis à l'autre bout du monde.

"J’étais sûr que les gens ne pourraient pas résister à l’envie d’aider les autres, assure-t-il un sourire accroché à son visage poupon. Mais j’ai aussi un fort pouvoir de persuasion". "Non, s'amuse Skylar Woodward, membre de Kiva installé en France depuis quelques mois. Il insiste tellement qu’on est obligés de dire oui!". Les deux amis s’esclaffent dans les locaux de faberNovel, une agence au service de l'innovation située place de la République à Paris, où une centaine de personnes sont réunies, mercredi 8 décembre, pour fêter les cinq ans de Kiva.

Un premier site Internet est alors lancé, sur le principe d’un marché boursier… "Mais ça n’a pas marché" avoue Matt Flannery. Ce Californien aux 1.000 idées a donc imaginé Kiva, et Skylar Woodward l’a mis en place.

En octobre 2005, Kiva, le premier site Internet de microfinance, est lancé. Le principe est simple: un internaute peut prêter 25 dollars au minimum à un entrepreneur dans le besoin situé à l'autre bout du monde, en passant par des Institutions de Microfinance sur place. Le génie de Matt Flannery a été de montrer les visages et les histoires des emprunteurs, tout en valorisant les prêteurs, qui se rendent mieux compte de l'impact de leur action. "Internet rend le monde plus petit et fait en sorte que la générosité n’ait plus de frontières, analyse Matt Flannery. Le web est le reflet des comportements humains". Longtemps parti à la rencontre des bénéficiaires, Matt Flannery intervient maintenant dans les universités et auprès de prêteurs pour expliquer et sensibiliser au sort des plus défavorisés, qu’ils soient à l’autre bout du monde ou au coin de la rue. "J’aime éduquer les gens à la pauvreté, à la vie dans le tiers-monde. Expliquer comment est la vie en dehors de notre communauté", admet-il, convaincu que le prêt est une solution plus adaptée que le don.

Les énergies renouvelables, prochaine étape?

Motivé par les histoires de ces personnes, il prête "tout le temps. Mais le problème c’est que nous sommes trop vite remboursés!", lâche-t-il. Victime de son succès, Kiva accueille en effet 500.000 prêteurs pour quelque 300.000 emprunteurs. Sur le site, il y a un prêt toutes les 10 secondes. Kiva a par ailleurs levé 75 millions de dollars en 2010 et 190 millions depuis son lancement. Depuis quelques mois, l'ONG propose des prêts pour les exclus du système bancaire dans les pays occidentaux, qui souhaitent monter leur petite entreprise. En septembre, le leader de la microfinance sur Internet s’est également lancé dans les prêts étudiants dans les pays en développement.

"La prochaine étape serait de proposer des microcrédits pour les énergies renouvelables. J’aimerais qu’on investisse plus dans l’environnement", glisse cet utopiste, qui souhaite à terme, pourquoi pas, se séparer des Institutions de Microfinance pour prêter directement aux particuliers. Car le monde selon Matt Flannery semble parfois bien éloigné de la réalité. En Inde, la microfinance subit un revers. Les déboires de SKS, une institution de microfinance, entâchent le secteur. 

Comment voit-il l'avenir, dans 15 ans? "Des milliards de dollars auront été prêtés via Kiva". Un moyen d’éradiquer la pauvreté? Peut-être pas. Mais un moyen d’améliorer la vie de centaines de personnes, certainement.