
Initial Public Offering, introduction en Bourse en anglais. Ce terme évoque l’univers de la Bourse, les OPA, les OPE, la titrisation, les raids boursiers, les délits d’initiés, les analystes financiers, les profits warnings, les bulles, les krachs etc.
Mais quel rapport avec les pauvres? Ce rapport porte un nom, SKS, ou le leader du microcrédit Indien qui décida en septembre dernier de s’introduire à la Bourse de Bombay. Son histoire est en train de mal tourner et de gravement salir l’image du microcrédit. Depuis des semaines, les médias tirent à boulet rouge sur cette affaire, se prêtant même à de douteuses comparaisons avec la crise des subprimes.
Qu’en est-il? Depuis le suicide de quelques uns de ses bénéficiaires dans la région de l’Andhra Pradesh, SKS est accusée de tous les maux: elle appliquerait des taux usuraires et userait de pratiques de recouvrement abusives. Face à la révolte d’emprunteurs, les pouvoirs publics viennent de décider de régir les pratiques de recouvrement et les taux alors que des politiques appellent de leur coté à ne plus rembourser. C’est le scénario catastrophe qui est en train d’entrainer une grave crise sur le secteur en Inde.
Microcrédit et Bourse, même combat?
Implacable, le marché ne s’y trompe pas. Trois mois après sa première cotation, le titre SKS a perdu 45% par rapport à ses cours les plus hauts et 35% par rapport à celui de son introduction. La question est dès lors posée: le microcrédit est-il compatible avec la Bourse?
On le sait, la Bourse influence considérablement la gouvernance de l’entreprise en inversant l’ordre des valeurs en son sein: le client devient un moyen au service de la satisfaction de l’actionnaire. Seule la hausse des profits, des dividendes et de la valeur intéressent ce dernier et le marché va donc opérer une pression sur le chef d’entreprise condamné à satisfaire la communauté des investisseurs, à optimiser sa rentabilité, augmenter ses prix, le nombre de ses clients etc.
Cette logique n’est pas sans conséquences graves sur les institutions de microfinance (IMF). Mais plutôt que d'établir de grandes théories, prêtons-nous à un petit exercice qui consiste à procéder, dans le cas d’une IMF cotée, à une double lecture de son habituel message social:
- "Nous nous introduisons en Bourse pour accompagner de plus en plus de pauvres" que nous pourrions aisément lire "nous accélérons la course à la taille pour être le leader"
- "Nous sommes une institution pérenne" lire, "nos agents de crédit doivent suivre de plus en plus de clients pour augmenter leur productivité"
- "Nous soutenons toujours plus nos bénéficiaires" lire, "nous fourgons des microcrédits de montants de plus en plus importants sans vérifier le niveau d’endettement de nos clients"
- "Nous aidons au développement de toutes les activités de nos bénéficiaires" lire, "nous plaçons des microcrédits sans nous soucier de leur usage professionnel ou personnel"
- "Nous avons un impact social de plus en plus vaste", lire "notre priorité est le recrutement de nouveaux clients, pas l’accompagnement"
- "Les pauvres remboursent très bien" lire, "nous n’hésitons pas à employer la manière forte en matière de recouvrement" etc.
Asservissement des plus pauvres
Ce clin d’œil à peine caricatural illustre bien les risques que fait courir la course à la taille et à la rentabilité dans le secteur. Il suggère surtout ce renversement des valeurs que les acteurs de terrain constatent de plus en plus souvent et qui ne peut être qu’exacerbé par la tentation de la Bourse. Ces tendances ne sont pas acceptables car elles aboutissent à un asservissement de ceux que la microfinance était sensée servir.
La montée du surendettement chez les pauvres à qui l’on accorde parfois, sans scrupule, quatre ou cinq microcrédits et les révoltes de bénéficiaires, sont des signaux forts qu’il faut saisir en urgence. Pis, c’est la réputation de toute la microfinance qui est en jeu alors que son utilité économique et sociale n’est pas contestable.
Des solutions sont proposées ici et là, telles que les fichiers centraux, les chartes de bonne gouvernance des IMF, l’encouragement des IMF qui modèrent leurs taux, etc. Ce sont évidemment des pistes à suivre, mais elles ne sont clairement pas suffisantes. La responsabilité de certains Etats doit être évoquée. Ces derniers donnent parfois l’impression de se défausser de leur responsabilité dans le traitement de la pauvreté en laissant les IMF se démultiplier.
Altération de la microfinance
L’affaire SKS met aussi en exergue le sujet de la propriété des IMF. Ce dossier est symptomatique d’une appropriation du métier par des capitaux ou des investisseurs dont ce n’est pas la vocation et qui dénaturent la microfinance par des objectifs exclusivement mercantiles. Découvrir les recommandations d’un Georges Soros ou l’investissement de fonds capital risque tel que Séquoia dans SKS a de quoi faire frémir, et c’est là aussi le cœur du sujet!
Il y a un grand danger à ce que le bébé soit siphonné alors que ces phénomènes inacceptables d’excès de "commercialisation" ne sont pas majoritaires. S’il est aussi de notre devoir de le rappeler et de ne pas tomber dans le piège facile du procès à charge, il n’est cependant pas admissible qu’une minorité de gros acteurs ternissent l’image de tout un secteur.
Cette course à la financiarisation doit cesser (pour peu, il ne manquerait plus que l’on permette la titrisation des dettes des pauvres!). Il est grand temps de revenir à l’essentiel, à ces valeurs sociales que fort heureusement tant d’IMF cultivent toujours, les valeurs d’une vraie finance sociale au service des pauvres et non celles d’une armée de pauvres au service de la finance.













