Le Pakistan, "pas assez sexy" pour les donateurs

Pourquoi les organisations peinent à récolter des fonds.

"Le Pakistan?" Agathe, 19 ans, a le regard interrogateur. Anaïs, le même âge, ricane. "Mais, oui, tu sais, il y a des inondations... Non?", avance-t-elle, pas très sûre d’elle. La mousson qui s’abat sur le pays depuis près de trois semaines a fait 1.500 morts et près de 15 millions de déplacés. "Oh moi, vous savez, pendant les vacances, je ne suis pas les informations en général", se défend Agathe. Alors, vous allez donner? Hésitation. "Euh… c’est grave si on dit non?" demandent, embarrassées, les deux amies, un sourire gêné aux lèvres.

Agathe et Anaïs ne sont pas les seules. Selon un sondage du site Internet du Figaro, réalisé le 17 août, plus de 75% des Français se déclarent insensibles à la situation au Pakistan. Et les dons tardent à venir. Par exemple, dans le cas de la Croix Rouge, seuls 90.000 euros ont été récoltés en une semaine, contre 2 millions en trois jours pour Haïti.

Pourquoi si peu de mobilisation? Les Français seraient-ils devenus indifférents au sort des populations touchées par des catastrophes naturelles? Pas forcément. Mais moins sensibles, peut-être.

Manque d'information

Les pieds dans l’eau, loin de leur quotidien, les citoyens de l’Hexagone, pour beaucoup, "décompressent". C’est ce qu’explique André Hochberg, président de France Générosités. "Pendant le mois d’août, les gens pensent à autre chose. Trop heureux de ne pas avoir de problèmes". Alors pourquoi s’occuper de ceux des autres, surtout quand ils sont à l’autre bout du monde?

"Outre le grand public, les entreprises se mobilisent moins", constate Frédéric Bardeau, directeur général et spécialiste du don en ligne de l’agence Limite. Action contre la Faim vient de contacter cet organisme de collecte de fonds afin de booster sa campagne sur Internet. Les opérateurs téléphoniques, eux, sont nettement moins impliqués. Alors qu'ils avaient détaxés leurs services pour Haïti afin de favoriser le don par téléphone, ils ne l’ont pas fait pour le Pakistan. Quant à la couverture médiatique, elle fût rare dans les premiers temps, ne facilitant pas les contributions, contrairement à la forte mobilisation observée lors du séisme en Haïti.

"Pas sexy" le Pakistan

Le désintérêt des donateurs vient aussi de la mauvaise réputation du Pakistan. Dans l’esprit collectif, il est souvent associé à Al-Qaïda, constatent les associations interrogées. Difficile de fédérer dans ces conditions.

L’image du pays n’est "pas sympathique", "pas très sexy". "C’est un pays fermé, militarisé, possédant l’arme nucléaire. Malgré leur malheur, tout le monde pense qu’ils s’en sortiront seuls", déplore André Hochberg. Pour Rony Brauman, cofondateur de Médecins Sans Frontières (MSF), cette situation rappelle celle du tremblement de terre qui a frappé l’Iran en 1990: "il y avait eu peu avant des attentats contre des Français. Quand nous avons lancé l’appel aux dons, nous avons reçu plus de lettres d’insulte que de contributions".

Bulle de générosité éclatée?

Selon France Générosités, ce n’est pas forcément cette peur qui les rebutent: "il n’y a pas de compassion. Ils n’ont pas envie, tout simplement". Et les ONG le savent bien. Beaucoup n’ont d’ailleurs pas lancé de grandes campagnes d’appel aux dons, à l’instar de MSF. "Des campagnes de dons sont lancées lorsqu’on sent que la réponse sera positive. La distance et la froideur dominante dans ce contexte compte", constate Rony Brauman.

Après le séisme en Haïti, qui avait choqué par la violence de la catastrophe, il semble que les Français ne sont pas prêts à puiser de nouveau dans leurs bourses. Reprenant une citation du spécialiste de la philanthropie Antoine Vaccaro, Laurent Terrisse, président de l’agence Limite, récite: "tous les quatre ou cinq ans se produit une bulle de générosité qui a besoin de temps pour se reconstruire". Et la dernière était Haïti.

Seules les associations islamiques, à l’instar de Muslim Hands France, croulent sous les dons. "Mais difficile de savoir si cela est destiné au Pakistan ou parce que nous sommes en plein Ramadan [période propice à la charité, ndlr]", note Fiona Tremblay, chargée de communication et de e-marketing au sein de l’association islamique.

Cette absence de mobilisation n'empêche évidemment pas l'aide d'arriver. Malgré l’inaccessibilité de la zone touchée, organisations étatiques, associations locales, groupes politiques ou religieux et ONG réunissent leurs forces pour intervenir auprès de la population locale. Un soutien que l'argent des donateurs, c'est sûr, favoriserait.

> Sur le même sujet, leMonde.fr a fait une rétrospective des pays donateurs.

> Si vous voulez donner, la Croix Rouge, Action contre la Faim, Oxfam GB, Muslim Hands, ...

> Crédit Photo : MSF

Commentaires

« Ils ont le tort d'être musulmans ! »

zench

Mariam Abou Zahab, politologue. Enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris et à l'Institut national des langues et civilisations orientales.



A ce jour, les appels aux dons pour la population sinistrée du Pakistan rencontrent moins d'écho qu'espéré. Pourquoi ?


En tout cas pas parce qu'elle risque d'être détournée par les talibans, comme on a pu l'entendre… Ça, c'est de la pure propagande ! Si l'aide risque d'être détournée par quelqu'un, c'est par les autorités civiles, par le gouvernement. Il y a eu le précédent du tremblement de terre de 2005 où la corruption était réelle de la part d'autorités locales.


Mais surtout, comme l'a dit l'autre jour de manière très « soft » un représentant de Médecins sans frontières, il n'y a pas de proximité culturelle entre les Européens et le Pakistan. Soyons clairs : les Pakistanais ont le tort d'être musulmans ! Ce n'est pas comme Haïti. Cela joue un rôle. D'autant qu'il ne s'agit pas de « n'importe quels musulmans », puisque les médias nous donnent toujours l'image d'un pays fait uniquement de dangereux extrémistes… Ce n'est qu'une minorité de la population, mais c'est l'image qu'on en a. Alors évidemment, on n'a pas envie de les aider.


On a également insisté sur le fait qu'il existait des organisations caritatives islamistes qui aident les réfugiés…


C'est quelque chose d'extrêmement marginal, elles interviennent de manière très limitée. Du reste, les gens sont dans la survie : ils ont besoin d'eau potable et de nourriture. Il leur est parfaitement égal d'où elles viennent. Ils ne vont pas demander à la personne qui les leur donne si elle a un agenda derrière la tête. Et puis personne ne songerait à dire que le Secours catholique, par Caritas, très présent au Pakistan, tente en fait de convertir les gens…


Les Américains, qui ont une mauvaise image au Pakistan, se sont dit : « Allons-y, c'est le moment d'essayer de redorer notre blason. » Ils médiatisent au maximum toute l'aide qu'ils apportent aux gens, et personne ne les critique. Je ne suis pas sûre que les gens vont devenir pro-américains pour ça… Ils s'étaient montrés très présents lors du tremblement de terre et les gens sont devenus encore plus anti-américains après.


Bref, le Pakistan souffre d'un « déficit d'image »…


C'est effectivement un problème d'image. Et c'est un cercle vicieux. On ne les aide pas en insistant sur ces organisations caritatives liées à des groupes extrémistes ou en donnant la parole à certains jeunes gens qui jouent aux machos devant les micros occidentaux… Ce sont des mots, c'est du bla-bla, cela ne va pas au-delà.


Le manque de sollicitude d'une partie de la communauté internationale ne risque-t-il pas de jeter les populations locales dans les bras de ceux qui ont fait de l'« anti-occidentalisme » leur fonds de commerce ?


Mais non ! Ces organisations sont impopulaires. Il ne faut pas oublier que le Pakistan connaît des attentats dans l'ensemble du pays, qui font énormément de victimes et que l'armée mène une guerre civile depuis 2003 dans le nord-ouest. Tant que les attentats restaient circonscrits à l'ouest de l'Indus, il y a des gens qui ne soutenaient pas les opérations militaires. Mais à partir du moment où ils ont attaqué le Penjab, les gens ont commencé à soutenir l'armée. Là, c'est l'armée qui va sortir grandie de cette catastrophe, parce qu'elle était sur place dès le début, de manière organisée et efficace, avec quelque 50.000 hommes, des hélicoptères, des C 130, des bateaux et tout ce qu'il fallait pour évacuer les gens…


Le Soir