Le Ramadan, une aubaine pour les associations

Au-delà des privations, cette période de jeûne s'accompagne d'un grand élan de générosité, moins médiatisé.

***A l'occasion du début du Ramadan, Youphil republie cet article paru en août 2010.***

"Dans le milieu duquel je viens, il y a beaucoup de gens démunis, donc je baigne dans le don depuis petit". Lhoussaïne a grandi en France, mais une partie de sa famille vit à Ouarzazate, au Maroc. Ce consultant de 33 ans lui envoie régulièrement de l’argent, préférant "aider des gens proches que des gens qu’[il] ne connaî[t] pas." Il donne tout de même ponctuellement à des œuvres de charité, notamment lorsqu’un street marketeur l’interpelle dans la rue.

Mais le moment où Lhoussaïne met le plus la main à la poche, c’est durant le Ramadan. "On fréquente davantage la mosquée à ce moment-là et les imams nous rappellent nos devoirs d’aumône. Ca nous met en condition", analyse le jeune homme.

Ali Hasni, président d’Une chorba pour tous, confirme: "Ce mois est vraiment l’événement phare de l’association". A tel point que 80% des dons annuels sont récoltés à cette période, sans compter la nourriture offerte par les commerçants et les particuliers.

La proportion n’est pas aussi impressionnante dans toutes les structures, les associations humanitaires, par exemple, enregistrant également des pics de dons durant les situations d’urgence (comme pour Gaza en 2009). Mais le Ramadan apporte tout de même au Secours islamique 35 à 40% des sommes récoltées sur l'année et Muslim Hands France assure que les gens doublent généralement leurs dons.

Les associations préfèrent parler pourcentages et ne pas communiquer à la presse de chiffres plus précis. Exception faite du Secours islamique, qui publie sur son site Internet son rapport annuel.

"Le Ramadan amène sa richesse, mais l’hiver, on rame!"

L’aumône (la zakat) fait partie des cinq piliers de l’islam, avec le jeûne, la profession de foi, le pèlerinage et la prière. Chaque foyer possédant un seuil de richesse minimal (le nissab, autour de 2.300 euros) doit s’en acquitter et reverser 2,5% de son épargne aux démunis.

Les musulmans choisissent bien souvent le Ramadan pour accomplir ce geste, car, d’après le Coran, "les premiers à entrer au Paradis sont ceux qui font de bonnes œuvres" (pdf). Or, durant ce mois, le mérite que le croyant tire de chaque bonne action est multiplié auprès de Dieu. Lhoussaïne le reconnaît d’ailleurs : il donne notamment parce qu’"on ne sait pas comment est l’au-delà."

Une deuxième aumône est en outre obligatoire à la fin du Ramadan, la zakat el-fitr, d’une valeur de 5 euros par personne.

Ce regain ponctuel de générosité agace particulièrement le président d’Une chorba pour tous. "Les gens font une fixation sur le Ramadan, mais quand on a envie d’aider son prochain, il ne faut pas attendre un événement bien précis, s’emporte Ali Hasni. Le Ramadan est le mois sacré de l’islam, mais nous servons quotidiennement à manger dans la rue. Le Ramadan amène sa richesse mais l’hiver, on rame!"

Une chorba pour tous sert en effet 1.500 à 1.800 repas par jour durant le Ramadan, mais elle doit aussi pouvoir assurer  900 repas quotidiens tout au long de l’année. Et lorsque le plan grand froid est activé, il n’est pas rare que les mairies et foyers l’appellent en renfort. "Cet hiver, on a puisé dans nos ressources car le plan grand froid a été activé plusieurs fois. On se trouve désormais dans une grande difficulté", regrette Chafia Azouni, responsable administrative de l’association, qui déplore que les gens "oublient" d’être charitables le reste de l’année.

En profiter pour fidéliser

Pour d’autres, en revanche, ce pic de générosité est une aubaine. "Le Ramadan ou l’Aïd permettent de sensibiliser les gens, puis de les fidéliser pour le reste de l’année", explique Mahieddine Khelladi, directeur exécutif du Secours islamique France. Ce mois est alors un bon moyen d’expliquer aux donateurs en quoi consiste l’action de l’ONG, montrer que les projets se mettent en place sur le long terme (création de puits au Tchad, lutte contre la mortalité infantile à Madagascar, parrainage d’orphelins, etc.) et ainsi que le besoin d’argent est continu.

"Bien sûr, on souhaite que les gens soient aussi généreux toute l’année que pendant le Ramadan, concède Djamel Misraoui, directeur général de Muslim Hands France, qui oeuvre notamment pour l'éducation et la santé. Mais la vie est pleine d’épreuves, c’est déjà beaucoup s’ils se mobilisent à ce moment-là."

Pour 2010, les associations et ONG musulmanes ne se montrent pas des plus confiantes. Alors que les foyers sont déjà touchés par la crise, le Ramadan tombe cette année à cheval sur les vacances et la rentrée scolaire, période de dépenses importantes. Mais le mécanisme de charité devrait tout de même se mettre en place. "Les gens gardent un minimum à donner. S’ils donnaient 30 euros habituellement, peut-être qu’ils donneront 15", estime Djamel Misraoui.

Du côté d’Une Chorba pour tous, on se montre moins optimiste. La crise a clairement eu un impact sur les dons et l’association n’a même pas assez pour louer le grand chapiteau (30 à 35.000 euros) sous lequel elle va servir les repas de rupture du jeûne. Pour faire face à ses difficultés, elle a d’ailleurs lancé un appel à ses donateurs sur la page d’accueil de son site, les enjoignant à profiter du Ramadan pour se montrer plus généreux. En continuant d'espérer que la mobilisation d'alors déteigne sur les 11 autres mois de l'année.

>>> Pour en savoir plus, consultez "L'influence de la religion musulmane dans l'aide humanitaire", publié dans la Revue internationale de la Croix-Rouge (pdf)

Illustration: Ranoush sur Flickr