"Les ONG soutenues par BP assument"

Jérôme Auriac, spécialiste des relations entre ONG et entreprises, donne sa vision des rapports de BP avec ses partenaires associatifs.

Youphil: Que pensez vous du récent article de The Economist qui posait la question des rapports entre BP et certaines ONG environnementales américaines?

Jérôme Auriac* : Beaucoup d'entreprises, certaines très controversées comme Exxon, financent les mêmes ONG que BP. Ces ONG ne font pas de plaidoyer ni de campagnes contre les entreprises. Elles estiment que leur devoir n'est pas de critiquer.

Je pense qu'on est loin du désastre dépeint dans l'article de The Economist, qui parle plus ou moins "d'accepter l'argent du diable". Ces structures font partie des plus grosses ONG environnementales au monde de par leur surface financière et donc leur capacité à financer des projets de conservation. Elles sont considérées comme transparentes sur leurs partenariats, sur les dons qu'elles touchent… En un mot, elles assument leurs partenaires et les risques qui vont avec.

Cette situation à le mérite de mettre en lumière les différentes stratégies ou approches des ONG alors que la cause qu’elles défendent peut être la même.

Youphil : Pourtant, leurs donateurs semblent s'être massivement mobilisés…

J.A. : Il faudra voir dans le temps quel sera l'impact de ce partenariat sur les dons des particuliers à une association comme The Nature Conservancy. Il y a un vrai risque de baisse de la collecte de fonds, mais je pense que ce ne sera que momentané. Après tout, il ne s'agit pas d'un problème de malversation au sein de l'ONG mais juste d'un de ses partenaires qui traverse une grosse crise.

Youphil : N'est ce pas troublant pour une ONG environnementale d'accepter ce type de partenariat?

J.A. : Avec ces ONG, BP fait de la philanthropie comme elle le fait avec des ONG de divers secteurs, dans le cadre de son mécénat et pas vraiment dans le cadre de partenariats destinés à faire baisser son niveau de risque environnemental.

Si l’on voulait simplifier à l’extrême, on pourrait dire que ces ONG sont dans une vision de type "l'argent n'a pas d'odeur", elles ne voient pas de raison de mettre en place des "listes noires" ou d’exclure certains secteurs de leur spectre de donateurs. C'est une approche qui n'est pas rare dans l'univers anglo-saxon, contrairement à la France où, dès qu'on recourt aux dons d’entreprises, on s'interroge plus souvent sur le risque à les accepter.

Toutes les ONG ne sont pas dans la même logique, cela ne signifie pas forcément qu’il faille critiquer par principe celles qui ont un niveau d'exigence moindre sur ce point spécifique, elles œuvrent aussi sur le terrain…

Youphil: C'est la raison pour laquelle elles n'ont pas élevé la voix face au drame écologique provoqué par BP dans le Golfe du Mexique?

J.A. : C'est aussi parce que BP a de très bonnes relations avec ces ONG (voir notre encadré). Au moment de la mise en place du programme "Beyond Petroleum" il y a quelques années, nombre d'entre elles ont même salué son investissement dans les énergies renouvelables.

Si les liens étaient moins forts, elles se seraient peut-être désolidarisées. Là, elles offrent une sorte de soutien tacite à BP en ne l'accablant pas, d'autant plus que rien n'est caché: on connaît l'ampleur du désastre, l'information est disponible… et BP a accepté la création, sous la pression de l’administration Obama, d‘une provision de 20 M$ pour compenser les destructions et réhabiliter la faune et la flore du Golfe.

Nous verrons comment elles réagiront au moment du renouvellement des donations, mais pour le moment les alliances ont résisté au changement de PDG et à la polémique de la surévaluation des réserves pétrolières de BP. Il aurait fallu claquer la porte avant. Là, ce serait tirer sur l'ambulance.

Youphil : Cela pose-t-il la question de la réponse des ONG aux changements de gouvernance chez leurs partenaires?

J.A. : Dès qu'un partenariat a des implications stratégiques, il faut effectivement le réévaluer quand la stratégie ou la gouvernance d'un des partenaires change. En France, quand GDF et Suez ont fusionné, le premier partenaire associatif de Gaz de France, le WWF, a proposé de mettre fin à un partenariat de plusieurs années à cause de l'implication de Suez dans le nucléaire.

La grande question est donc de savoir où placer la frontière entre une relation stratégique et une qui ne l’est pas. Une grande visibilité du partenariat est-elle un des critères prépondérant? Je ne le crois pas et l’expérience nous le confirme (c’est intéressant d’ailleurs de voir que des cabinets comme Mc Kinsey commencent à s’intéresser au sujet).

J’aurais donc tendance à ne pas qualifier ces partenariats avec BP de stratégiques. Si Lafarge connaissait une grosse crise sociale ou environnementale, le WWF ou encore CARE, ses partenaires dans la gestion de certains aspects de sa responsabilité sociétale, pourraient être mis en cause. Mais n'est-ce pas (entre autres) pour prévenir de telles crises que ces partenariats ont été mis en place? Au final, tout souligne l'importance de bien définir le type de partenariat que l’on souhaite mettre en face de quels objectifs pour les ONG comme pour les entreprises.

* Jérôme Auriac est membre du comité scientifique de Youphil