Solidarité musicale avec les enfants ougandais

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L'association américaine Invisible Children et les musiciens de la Blogothèque s'associent en faveur des enfants nord-ougandais, dans un pays qui vit une situation humanitaire oubliée.

Ma correspondante est une jeune femme ougandaise qui a fui son pays et poursuit la fac dans le sud de la France. C'est avec émoi qu'elle raconte quand elle a été sauvée par des bonnes soeurs italiennes.

Sa mère la leur a confiée, au début des années 90, pour la protéger des rafles des rebelles de l'Armée de Résistance du Seigneur. "Cette année, écrit-elle, mes petits frères restés au pays vont à l'école. Ce n'était pas possible avant. L'aîné, il est tombé dans leurs mains en 2002." Elle voudrait témoigner dans le monde sur ce qu'ont enduré les enfants du nord de l'Ouganda. "Comment faire? C'est le problème. Cette guerre a très peu intéressé l'opinion en Europe. Autant que les enjeux actuels de la reconstruction", se plaint -elle.

L'armée de Résistance du Seigneur. La jeune femme fait preuve de beaucoup de pudeur. Sa famille, comme toutes les autres en pays acholi, a vécu l'enfer. Dès 1987, l'Armée de Résistance du Seigneur mene une guerre sanglante dans le but de renverser le pouvoir central de Kampala et d'imposer un régime fondé sur les Dix Commandements de la Bible.

Massacres systématiques des villageois soupçonnés de renseigner l'armée régulière, enrôlement forcé des enfants, pillages, etc... Le chef de la rébellion nargue les médiateurs du monde entier: il arrête à plusieurs reprises les négociations en prétextant des entretiens téléphoniques avec Dieu.

En 2006, acculé de partout, il accepte un cessez-le-feu sans pouvoir donner toutefois des garanties définitives de paix. Sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour Pénale Internationale, il serait en fuite au Soudan, dans la région du Darfour et commet sporadiquement des forfaits dans les pays frontaliers...

L'Armée de Résistance du Seigneur a enlevé plus de 25 000 enfants selon l'ONU, qu'elle enrôlait comme soldats ou esclaves sexuels. Jusqu'à aujourd'hui, la situation humanitaire reste alarmante: sur les 2 millions de réfugiés que la guerre avait jeté en exil, environ 300 000 n'ont toujours pas regagné leur foyer.

D'après le Centre interne de suivi des déplacements (IDMC), 70% des personnes retournées chez elles n'ont pas accès aux services sociaux de base comme la santé, l'éducation, l’eau potable. "Il n'y a pas d'enfant qui n'ait pas été traumatisé par la guerre, ici, dit le japonais Jong, qui travaille pour une ONG italienne. Le conflit a été très long, l'un des plus longs d'Afrique, même s'il est fini, les séquelles demeurent."

Au début des années 2000, le sort des enfants soldats a particulièrement ému quelques communicateurs et permis un certain engagement de la communauté internationale. On se souvient du docufiction Les Enfants Perdus (2005, Ahadi & Stoltz ).

L'association américaine Invisible Children, qui a produit un documentaire éponyme en 2003, inspire l'admiration à plusieurs titres: non seulement par son inventivité en termes de mobilisation notamment aux Etats-Unis, mais aussi grâce au soutien qu'elle continue d'apporter à plus d'une dizaine d'écoles secondaires dans le Nord de l'Ouganda, à Gulu et à Pader notamment.

Solidarité musicale. Les internautes ont découvert - et soutenu ces dernières semaines un projet qu'il faudra suivre avec intérêt cette année. Avec la plate-forme musicale la Blogothèque, Invisible Children propose d'amener des musiciens américains dans le Nord de l'Ouganda. Ils s'y produiront, filmeront la performance et un documentaire sera produit pour être vendu au bénéfice des projets éducatifs en pays acholi.

En plus du besoin fondamental de soutenir l'école nord-ougandaise, il s'agit de mobiliser, explique le site de la Blogothèque, "les jeunes générations pour qu’elles convainquent leurs aînés et leurs responsables politiques de faire quelque chose. Documentaires, concerts et tournées côtoient ainsi reconstruction d’écoles, programmes sanitaires et initiatives micro-économiques et bénéficient tout autant, à leur manière, au bien-être de nombreux enfants ougandais."

Cybercafé social. Une idée qui séduit Angelo, prêtre ougandais à Kampala: "Ce qui est urgent là-bas, c'est effacer les séquelles de la guerre dans l'esprit de nos enfants, vaincre la peur et la soumission.  Le défi est de leur apprendre ce qu'est vivre dans un pays normal, les amener à se projeter dans l'avenir."

Psychologue formé au Kenya lors de son exil, James est rentré récemment avec dans ses bagages un projet d'ouvrir un cybercafé social à Gulu: "Ce n'est pas une si mauvaise chose que cela de nous ouvrir au monde, grâce à ce genre de projets culturels, en intégrant le nord de l'Ouganda dans les réseaux de solidarité. Les gens ici se sentent très rassurés lorsqu'ils sont soutenus par des acteurs internationaux. Pour nos jeunes, c'est intéressant de voir des personnalités du monde artistique venir leur dire: apprenez la liberté, prenez en main votre avenir, sachez revendiquer la démocratie. Sans parler des écoles que développent les américains [ndlr : l'association Invisible Children]".

Reconstruire par l'éducation. Voici un extrait du mail que m'a envoyé vendredi dernier Maria, institutrice et déplacée à Pader, à qui j'avais demandé de réagir au projet d'amener des musiciens occidentaux: "Notre région, longtemps délaissée, est de loin le plus pauvre de tout l'Ouganda. Les gens n'ont rien, et les plus vulnérables sont les femmes et les enfants. De toute évidence, notre urgence n'est pas d'écouter les musiciens américains. Nous avons besoin d'écoles et de dispensaires. Mais si c'est pour accentuer la mobilisation internationale et les donateurs, je trouve l'idée originale. L'association Invisible Children fait des choses extraordinaires  dans le domaine éducatif. Je trouve que c'est une excellente chose de les encourager."

En revanche, Lorien, une Ougandaise apprécie moyennement certains messages mis en avant par la campagne de fundraising de La Blogothèque/ Invisible Children, même si elle salue la mobilisation internationale en faveur des acholis oubliés. Pour elle, le risque est d'enfermer cette région dans son passé: "La guerre est finie aujourd'hui, depuis quelques années. Or, en lisant les slogans et les images de la campagne, on dirait que la situation n'a pas changé. Quelle que soit la cause, il y a des situations pour lesquelles il faut éviter à tout prix l'imprécision, l'exagération. Les acteurs de la solidarité doivent savoir argumenter la pertinence des programmes sans entretenir des clichés négatifs."

Elle reconnaît cependant qu' "il faut maintenir la pression pour que le gouvernement et la communauté internationale n'oublient pas le Nord", estimant que dans les médias,"la dimension politique du conflit monopolise toujours l'opinion (...). Les besoins des populations ne semblent pas préoccuper grand monde."

Accentuer la mobilisation. Pour preuve, pendant que la Blogothèque et Invisible Children se démenaient pour collecter en ligne 20 000 dollars la semaine dernière, tout Kampala ne parlait que de pétrole et de contrats entre l'Etat et plusieurs grands pétroliers qui se bousculent dans le pays. On vient d' y découvrir  des réserves impressionnantes.

Même le combat de deux journalistes locaux a été occulté. Charles Mwangushya Mpagi & Angelo Izama (ou ici) se battent devant les tribunaux pour exiger que l'Etat rende transparentes et publiques les négociations sur le pétrole. Les deux confrères viennent de perdre leur premier procès mais promettent de faire appel. Comme quoi la solidarité en matière d'expression et de création, pour amplifier les échos et les voix, demeure la bienvenue en Ouganda. A bientôt. 

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