"Les Chiliens considèrent les Mapuche comme des terroristes"

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Les Indiens Mapuche égratignent l'image démocratique du Chili. Interview de Mijael Carbone, dirigeant de la communauté de Temucuicui, considérée comme la plus violente.

Cette rencontre nous a demandé patience et diplomatie. Avant nous, plusieurs journalistes tentant d'enquêter sur les villages indiens "rebelles" du Chili ont été arrêtés au motif de complicité d'activités terroristes... Mijael Carbone Queipul, le werken (chef) de la communauté traditionnelle de Temucuicui, a longuement préparé notre incursion sur ses terres. Déjà infiltrés par de faux journalistes dans le passé, les habitants sont sur leurs gardes. La raison de cette tension? Les 5.000 hectares de terre que veulent récupérer les Indiens auprès de propriétaires terriens ou de grandes entreprises forestières.

A 21 ans, Mijael a été plusieurs fois incarcéré et condamné. Il nous fait visiter les terres que veulent récupérer les siens. Sa communauté est accusée d'envahir illégalement des propriétés privées et de déclencher des incendies. Pourtant, les associations de défense des droits de l’Homme s’alarment de leur sort.

Youphil: Que revendique la communauté de Temucuicui?

Mijael Carbone Queipul: Nous voulons récupérer nos terres ancestrales. Nous en avons besoin pour vivre, pour cultiver et élever des animaux, car nous n'avons pas d'autres revenus. En moyenne les habitants de Temucuicui gagnent 60.000 pesos (80 euros) par mois et par personne. Ce n'est pas assez. Nous avons perdu nos terres peu à peu depuis la colonisation, mais ce processus s'est accéléré sous Pinochet, car son gouvernement a attribué des titres de propriété à des Huinkas (ndlr: des Blancs) qui nous ont exploités.

Aujourd'hui encore, certaines parcelles que nous revendiquons sont cultivées par de grands propriétaires comme René Urban, qui possède 600 hectares. En 2002, nous avons récupéré 2000 hectares mais ils sont soumis à la loi forestière qui nous empêche de cultiver.

Youphil: Où en sont les discussions avec les autorités? Le processus de récupération des terres avance-t-il?

M.C.Q: Nous avons discuté avec plusieurs ministres, mais cela n'a jamais mené à rien. Ils reconnaissent que nous avons besoin de terres, mais ne font rien. Quand elle a été élue, Michelle Bachelet a dit "Nous avons une dette envers le peuple Mapuche". Mais elle ne veut même pas nous recevoir...

Maintenant nous n'essayons plus de dialoguer, nous entrons sur les terres et nous commençons à construire des maisons, mais la force publique détruit tout derrière nous. Nous n'avons aucun soutien, les Chiliens nous considèrent commes des terroristes. Nous ne voulons pas être soutenus par des ONG parce que si l'on veut demander l'autonomie, une fois nos terres récupérées, nous devons nous en sortir seuls.

Youphil: Comment expliquez-vous que le gouvernement chilien et une partie de la presse vous qualifient de communauté "la plus violente du Chili"?

M.C.Q: Le gouvernement nous considère comme les plus violents parce que nous ne renonçons jamais, bien que la force publique ait des armes bien plus fortes que les nôtres. Il y a régulièrement des affrontements avec la police, mais jamais de blessés de leur côté, et malgré cela, on nous accuse de détenir des armes à feu! Il y a un an et demi, nous avons décidé d'entrer par la force sur une parcelle de terre, tous ensemble mais sans armes, que du bois et des pierres à la main.

Les policiers ont tué un camarade, il y a eu des blessés, un gamin de 11 ans a même été touché gravement à la jambe. Nous attendons toujours les rapports médicaux, mais pour le gouvernement chilien, il ne s'est rien passé ici.

Youphil: Quelles sont les conséquences de ce conflit permanent sur les 144 familles de votre communauté?

M.C.Q: Les enfants vivent dans la peur, ils voient la police, les hélicoptères, les voitures. Beaucoup ont un parent à l'hôpital ou en prison. Nous sommes encerclés par la police, il y a deux commandos d'élite de 11 personnes chacun, 7 policiers ici et 20 autres là-bas. De nombreux jeunes partent, des femmes surtout, parce qu'ils ont peur de vivre ici. Ils en ont marre d'être surveillés, écoutés, réveillés à 5 heures du matin par des contrôles de police. Mais j’ai confiance, ils vont revenir quand nous en aurons terminé avec la récupération des terres.

Youphil: Qu’attendez-vous du nouveau président chilien, Sebastian Piñera?

M.C.Q: Rien de bon. Un gouvernement de droite ne peut rien nous apporter, puisque même la gauche ne nous a jamais aidés. Nous continuerons le combat. Le Mapuche choisira toujours la lutte. Nous ne savons pas ce qui va se passer, mais si la police continue d'assassiner les nôtres, nous n'allons pas nous laisser faire. Aucun Mapuche ne peut accepter ça. 

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