En Bolivie, l'esclavage démantelé peu à peu

D'anciens esclaves aujourd'hui propriétaires de leurs terres. Dans une région difficile d'accès, en Bolivie, les premières redistributions redonnent espoir.

"Aujourd'hui nous pouvons circuler librement, sans peur. Nous avons récupéré autour de 40.000 hectares.”, annonce Demetrio Yaparico, dirigeant des communautés de l'Alto Parapeti. Le jeune Indien guarani au regard brillant pose avec fierté devant un lopin durement acquis par la communauté de Yaiti, nichée dans cette région reculée du sud-est bolivien.

Cette terre compte parmi les premières que l'Etat a repris aux grands propriétaires pour les remettre aux communautés indigènes. La loi de réforme agraire adoptée en 1996 aurait dû leur assurer la récupération de terres il y a plus de dix ans, mais seule l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales a mis cette mesure à l'ordre du jour.

 “Avant lui aucun président n'a jamais pris au sérieux les dénonciations que nous faisions car les gouvernements ne faisaient rien pour les Indiens”, explique Wilson Changaray, président de l'Assemblée du Peuple Guarani (APG) et député du MAS (Mouvement vers le socialisme), le parti présidentiel.

Dès les prémices de leur travail sur le terrain, les fonctionnaires de l'Inra (Institut national de réforme agraire), chargés de relever des informations sur l'utilisation des sols et le respect du droit du travail, ont été accueillis violemment par les propriétaires. Les hacendados ou grands cultivateurs s'étaient armés pour les empêcher d'entrer sur leur domaine. Lorsqu'ils ont enfin pu accéder aux sites, les fonctionnaires ont été frappés par les conditions de travail et de vie des Indiens.

Rien de plus que des animaux

Nous mangions comme des animaux, tous dans le même plat. Pour les propriétaires nous n'étions rien de plus que ça, des animaux.” décrit Fausto*, 55 ans. L'homme paraît 20 ans de plus que son âge. Comme des centaines d'Indiens guaranis, il a été maltraité, exploité, abusé depuis son enfance. Des souvenirs qui le hantent sans qu'il puisse les partager: “Si je parle ils (ndlr: les propriétaires) vont encore me frapper. A cause de leurs coups, ma femme dit que je ne suis plus très normal”, s'excuse-t-il.

Depuis 1940, nous assure-t-il, de grands hacendados ont maintenu en servitude les indigènes de la région. Une situation cachée à tous du fait de la configuration des lieux: aucune communauté n'est accessible en moins d'une heure de chemin cahoteux depuis Camiri, bourgade elle-même située à 4 heures de voiture de Santa Cruz, la capitale régionale.

Camilio*, vieil homme à la peau burinée et au corps maigre, raconte: “Mon patron était comme mon père, je lui appartenais, je n'étais jamais tranquille, pas un instant de répit”. Les “employés” guaranis travaillaient parfois 18 heures par jour, sans repos hebdomadaire.

Nous parlons de plus de 100 ans d'esclavagisme où les Guaranis étaient achetés comme des bêtes”, commente Wilson Changaray. Une dénonciation relayée par les instances internationales, comme le souligne un rapport d'Amnesty: “Plus de 167 familles appartenant au peuple guarani vivent sous le joug de la servitude, contraintes au travail des champs par les dettes ou à d’autres formes similaires d’esclavage dans 13 exploitations agricoles du territoire d’Alto Parapetí.

Les esclaves guaranis n'avaient pas besoin de chaînes, ils avaient des dettes. “J'étais payé un pantalon par an, plus la nourriture, du maïs et du sel chaque jour et un verre d'eau”, se souvient José*, 55 ans, de la communauté de Yaiti.

Ce pantalon était gracieusement “prêté” par le propriétaire en début d'année à son employé, afin que ce dernier lui soit redevable. L'ONU a même relevé des cas d'abus sexuels de jeunes filles guaranis par les patrons qui, lorsqu'elles tombaient enceintes, les expulsaient.

La revanche

Aujourd'hui Julia*, 29 ans, son bébé sur les genoux, se félicite qu'aucun membre de la conmunauté de Yaiti ne travaille pour René Chavez, le propriétaire terrien. “Chaque famille a son petit potager, et nous cultivons enfin pour nous et non pour le patron. Mais nous n'avons que 10 hectares, c'est trop peu...”.

Même constat du côté de Tacete, à une heure de 4X4 de là. “Nous avons 804 hectares pour 22 familles, détaille le dirigeant de la communauté, Lorgia Seaj Cruz. Ce n'est pas suffisant mais au moins nous cultivons pour nous, chacun a sa petite production, nous allons de l'avant à présent.

Le processus d'attribution des droits de propriété, qui se réalise dans la capitale, La Paz, est très long. Le défi des années à venir, d'après le député Wilson Changaray, sera non seulement l'accélération de la récupération du territoire communautaire d'origine des Guaranis, mais aussi l'attribution d'aides aux familles “libérées”. Tous ont confiance en leur président fraîchement réélu et en sont certains, “il n'y aura pas de retour en arrière”.

*Certains prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité.  

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