Un auteur de science-fiction imagine l'après Copenhague (1/2)

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Jean-Marc Ligny a imaginé pour Youphil les conditions de vie désastreuses d'un homme errant dans des terres arides, cent ans après l'échec du sommet de Copenhague.

Comme d’habitude

(Business as usual)

 

Ma chère sœur,

Je t’écris sans savoir si cette lettre te parviendra un jour, ni de quelle manière. J’ai déniché ce bout de calepin et ce crayon dans un village en ruines où nous sommes provisoirement installés, mon pote Bob et moi. Probablement détruit par un quelconque cyclone, vu l’état des baraques. Il est désert: les Mangemorts ont dû ratisser les décombres et achever les derniers survivants. Mais ils n’ont pas embarqué ce calepin ni ce crayon: ils n’en ont pas usage. Par chance, les Boutefeux n’ont pas encore incendié le village, ce qui fait que Bob et moi avons pu y grapiller quelques bricoles.

Ce qu’il nous manque le plus, évidemment, c’est la nourriture. Et l’eau. Et des médicaments pour soigner mes plaies et brûlures, et la fièvre de Bob qui s’aggrave, mais ça, il y a longtemps qu’on a fait une croix dessus. Au moins, on a trouvé une cave qui nous sert d’abri, supportable durant la journée quand ça dépasse les 60°C dehors, et presque agréable la nuit, à part les moustiques. Le seul souci, c’est qu’elle est inondée quand il pleut des trombes, mais bon, on parvient ainsi à récolter un peu d’eau propre, disons buvable. Quant à la bouffe… on a fouillé ce qui restait des jardins, on a même gratté la terre pulvérulente, mais rien, les Mangemorts ont tout raflé – ils ne mangent pas que de la chair humaine, ça c’est une légende – ou bien d’autres pillards ou pauvres bougres comme nous… De toute façon, vu la sécheresse persistante, il ne devait pas pousser grand-chose.

Peut-être te demandes-tu de quoi je parle? Est-ce que je n’exagère pas un peu? Qui sont ces Mangemorts et ces Boutefeux? Je pense qu’on ne doit pas bien t’informer, dans ton Enclave du Nord, de ce qui se passe à l’extérieur. Ça vous filerait le bourdon, à vous les Élites, à l’abri dans vos cités sous dômes ou souterraines, d’avoir un aperçu de la vie réelle, n’est-ce pas? De nous voir tous crever à petit feu, et de vous dire que fatalement votre tour viendra, que vos bulles protectrices, vos cavernes étanches, votre technologie ne vous protégeront pas indéfiniment de la furie du monde… Mais je m’égare, ma sœur. J’ai juste un peu de rancune, vois-tu.

Tu crois peut-être que les conditions de vie n’ont guère changé depuis que tu as quitté la maison, séduite par cet Élite et sa belle voiture à hydrogène? Tu grognais que tu en avais trop marre des coupures d’eau et d’électricité, du courrier qui se perdait, des canicules à répétition et des bricolages d’après-tempêtes, "de ce monde où tout part en couille", comme tu disais. Tu voulais devenir chanteuse, ou mannequin, mener une vie normale, comme celle que tu voyais à la télé, avec de l’eau et de l’énergie à volonté, des pelouses vertes, une nourriture abondante et saine, des réseaux, des voitures… Tu croyais que c’était ça la vie normale – pas la débrouille et la précarité, la chaleur et les tempêtes, la disette et les maladies. Mais c’était déjà la vie des Élites. Pour y accéder, il fallait y être né, ou bien introduit. Toi, ma sœur, tu as été bien introduite, si je puis dire. Moi, je n’ai pas eu cette chance.

Eh bien, la vie normale, maintenant, ce n’est même plus ce que tu as connu: plus d’électricité du tout, ni courrier, ni téléphone, ni télé, ni rien. C’est démerde-toi pour survivre. Chasse les rats, bouffe les insectes, fais-toi cuire des orties si t’en trouves. Terre-toi à l’abri le jour, ne sors que la nuit, et reste sur tes gardes. Dispute les flaques d’eau de pluie – quand il pleut – aux hordes de chiens errants. Et fais gaffe, eux aussi sont devenus anthropophages, comme les Mangemorts.

Tu as entendu parler des Mangemorts et des Boutefeux? Ce sont des fous. Bob dit que c’est de savoir qu’on est sans doute la dernière génération – plus d’êtres humains après nous, plus de vie telle qu’on la connaît –, ça leur a fait péter un câble, perdre toute mesure humaine. Ils se rassemblent en hordes comme des bêtes sauvages et bousillent tout ce qui ne l’est pas encore: les Mangemorts pillent et détruisent et mangent les cadavres, les Boutefeux brûlent et incendient, évidemment. Les premiers se déplacent surtout la nuit, les seconds la journée. Ce qui implique une vigilance permanente, s’ils sont repérés dans une région.

À part eux – et les pillards plus ordinaires – il y a bien encore parfois quelques vagues d’immigrants venus du Sud, qui s’abattent comme des nuées de sauterelles sur les villes abandonnées. Comme ils ne trouvent rien, ils s’éparpillent dans la brousse et forment de nouvelles bandes de pillards. Certains tentent de remonter des villages en autarcie, mais ça ne dure jamais bien longtemps: entre les tempêtes, les sécheresses et les pillards… En tout cas, il y en a beaucoup moins qu’avant, quand on vivait encore à la maison et qu’on regardait les Guerres d’Immigration à la télé, les combats féroces aux frontières du Sud et les flots de réfugiés. Maintenant que la Frontière s’est déplacée au Nord, est-ce que tu regardes encore à la télé les flots de réfugiés qui tentent de traverser la mer Baltique, sous le feu des canons? Je suppose que non, ils doivent vous abreuver de spectacles divertissants, tout aussi artificiels que vos vies dans vos Enclaves, pour détourner votre attention des ouragans qui mugissent à l’extérieur. Or un jour, l’un d’eux sera assez puissant pour arracher vos dômes protecteurs, faire sauter vos sas blindés, et vous serez balayés à votre tour, malgré vos richesses et votre technologie.

Voilà, ma chère sœur, c’était un aperçu de mes conditions de vie actuelles. Non pour me faire plaindre, tu l’as compris j’espère, ni pour te supplier de me faire passer au Nord – juste pour que tu saches sur quoi repose ta fragile vie artificielle. Bob m’a tout expliqué: je sais comment cette catastrophe permanente est arrivée. C’est mieux, de mourir en sachant pourquoi, non? Ou peut-être pas. En tout cas, j’espère que cette lettre te parviendra, d’une manière ou d’une autre.

Je t’embrasse (attention aux virus !)

Ton frère oublié

 

> Retrouvez le récit miroir de Jean-Marc Ligny, qui imagine le monde cent ans après le succès du sommet de Copenhague.

 

© Jean-Marc Ligny 2009

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