Mon cher détenu…
Des centaines de Français correspondent avec des prisonniers qu’ils n’ont jamais rencontrés. Un moyen pour ces derniers de maintenir un lien avec l'extérieur.
Reportage dans une épicerie sociale du XVIè arrondissement de Paris, un quartier réputé bourgeois.
Bagues à tous les doigts, foulard jaune vaporeux autour du cou et maquillage soigné, Madeleine est assise, bien droite, son sac à main posé à côté d’elle. Avec délicatesse, elle boit une gorgée de café et raconte sa peur de sortir seule le soir, "à son âge". Le stéréotype parfait de la vieille dame bourgeoise du XVIème arrondissement? En partie seulement. Car le décor qui entoure Madeleine ne colle pas avec son personnage. Ni dorures ni porcelaine. Juste une grande table en bois autour de laquelle six autres "clients" de l’épicerie sociale de ce riche quartier parisien attendent leur tour.
Comme 70 autres personnes, la vieille dame élégante vient ici chaque semaine pour faire ses courses à prix réduit et sortir un peu de son isolement. Mais difficile d’en savoir plus sur son niveau de vie; l’ancienne rédactrice de mode préfère parler de la convivialité trouvée à l’association Corot entraide que de la précarité de son quotidien. A peine apprendra-t-on qu’elle habite à quelques rues de là et qu’elle fréquente l’association "depuis moins d’un an". La faute, dit-elle, à des emplois non déclarés qui lui laissent une toute petite retraite.
L’épicerie sociale ne manque pas de clients bien qu’elle soit située dans un quartier bourgeois de Paris. Dans le local de 15 m2, les piles de conserves et de pâtes diminuent à grande vitesse. Les "bénéficiaires", l’autre nom employé pour désigner la clientèle de cette épicerie pas comme les autres, peuvent se procurer l’équivalent de trois jours de courses pour 10% du prix qu’ils paieraient ailleurs. En 2008, 350 familles ont ainsi acheté les produits récoltés grâce à des collectes alimentaires et à un partenariat avec le Carrefour du coin.
Pour avoir le droit de se fournir à l’épicerie, un sésame est nécessaire: l’attestation délivrée par les services sociaux. Michelle, la soixantaine et dix ans de bénévolat, contrôle que chacun ait bien le document avant d’accéder au sous-sol.
Dans la petite salle en bas des escaliers, Madeleine retrouve ses compagnons d’infortune. Il y a là Madame Vader*, centenaire, qui vit dans une chambre de bonne du voisinage, et Marie-Hélène, la quarantaine et le regard lointain.
Anna, qui gère cet espace, connaît tous les prénoms. "Ici, les gens prennent un petit déjeuner, ils discutent, se détendent en attendant de faire leurs courses", explique la salariée. "Pour certains, c’est le seul moment convivial qu’ils partagent dans la semaine", explique-t-elle en jonglant entre une bouilloire et deux tasses à café.
Pour les membres de l’association Corot entraide, partager des moments comme ceux-ci est aussi essentiel que l’activité de l’épicerie sociale. "Ici, il existe une véritable solidarité. La solidarité des pauvres", confirme Sarah, 23 ans, qui traîne son caddie jusqu’au local magique. Ce jour-là, comme elle est arrivée parmi les dernières, les paquets de café, de pâtes, de riz ne sont plus vraiment ordonnés sur les étagères. Il reste cependant de quoi remplir son caddie. Dominique, ancien colonel, s’en charge. Sarah repart avec du thé, trois paquets de café, des bananes, des sachets de soupe, deux paquets de pâtes et des yaourts. Pour 1,50 euro. Des provisions qui lui permettront de s’alimenter. Jusqu’au jeudi suivant.
*Le nom a été modifié
*
laguepie