Faut-il cesser d'aider l'Afrique?

A l’occasion de la parution de "L’Aide fatale", de l’économiste zambienne Dambisa Moyo, Youphil a interrogé plusieurs intellectuels africains. Quelques pistes pour améliorer une aide qui reste nécessaire.

Comi Toulabor, directeur de recherche au CEAN de Bordeaux: "L'hypocrisie est énorme"


"Cette thèse de l’arrêt de l’aide n’est pas nouvelle. Déjà, à la fin des années 1950, le journaliste français Raymond Cartier professait de "financer la Corrèze avant le Zambèze". Mais le problème n’est pas là. Ce n’est pas l’aide qui est fatale, meurtrière, mais sa gestion. Le cas de la France est emblématique. A quoi l’aide publique est-elle affectée? Au rayonnement de la francophonie, à l’annulation des dettes, aux bourses d’étudiants africains en France, à l’accueil et la reconduite des étrangers, aux salaires des expatriés…

L’hypocrisie des donateurs et des donataires est énorme. Tout le monde sait que les dirigeants des pays africains et des pays occidentaux s’entendent pour perpétuer un système de corruption. Mais personne ne souhaite faire bouger les lignes. Si on ne laisse pas les populations africaines choisir leurs dirigeants, qui seraient obligés de leur rendre des comptes, le détournement de l’aide continuera.

Cette question s’insère dans un cadre plus vaste, c’est tout le fonctionnement des états africains qui doit être revu afin que l’aide couvre les besoins fondamentaux du continent en termes de santé, d’éducation, d’infrastructures."

Pour une présentation du travail de Comi Toulabor, cliquer ici et pour lire ses billets sur d'autres thèmes, cliquer là

Hakim Ben Hammouda, économiste: "Des changements importants sont en cours"

"Personne n'a jamais dit que l'aide allait développer l'Afrique. L'aide a été toujours pensée comme un complément aux efforts nationaux en matière de développement. Il s'agissait de combler ce "gap" (écart) entre les ressources disponibles localement et les ressources nécessaires pour réaliser les objectifs fixés en matière de développement.

Mais le véritable problème est que l'aide n'a malheureusement pas eu les effets escomptés. Dans beaucoup de cas elle a aidé les pays donateurs en achetant leurs produits ou en payant leurs ressortissants employés comme experts.

Cependant, il faut souligner ici qu'une analyse critique de l'aide a été effectuée du côté des bailleurs comme de celui des donateurs. Des changements importants sont en cours dans le but d'améliorer l'efficacité de l'aide et d'assurer son alignement sur les objectifs nationaux en matière de développement. Ces nouveaux objectifs ont été exprimés dans le cadre de la Déclaration de Paris qui constitue aujourd'hui le cadre de travail sur l'aide."

Pour plus d'infos sur Hakim Ben Hammouda, cliquer sur son site officiel ici et sur son blog là

Achille Mbembe, docteur en histoire: "Il faut arrêter les mythes"

"Faut-il arrêter l’aide? Encore faut-il préciser de quoi l’on parle.  Le concept d’”aide” est une fiction – mais une fiction opératoire, qui a causé malheureusement d’innombrables dégâts.
Le monde de l’immédiat après-guerre a fonctionné avec cette fiction.

Au moment de la décolonisation et de la guerre froide, on a ravivé le même mythe en le déplaçant vers les pays nouvellement indépendants et en y accolant un double tout aussi fantasmatique: l’idée de “développement”. Maintenant on nous dit qu’il faut arrêter l’aide. Comment peut-on arrêter ce qui n’a jamais existé ou qui n’a existé que sur le mode d’une illusion?  Ce qu’il faut arrêter, ce sont les mythes. Et qu’on laisse les gens réfléchir enfin à leur condition sans les emprisonner dans les prisons du vide."

Pour lire le blog d'Achille Mbembe, cliquer ici

Janvier D. Nkurunziza, économiste aux Nations Unies (à la CNUCED): "La meilleure formule consisterait à s'asseoir ensemble"

"Je connais la thèse de Madame Moyo, nous étions d’ailleurs étudiants ensemble. Je suis d’accord avec elle sur le peu de résultats visibles de l’aide. Mais plutôt que de l’interrompre, il faudrait l’améliorer.

L’ensemble du processus est à revoir: de la prise de décision du donateur à la gestion de l’argent en passant par le choix de son attribution. Au cours de la première étape, l’Afrique n’est même pas consultée; le donateur choisit lui-même son domaine et son pays d’intervention. Ce dernier accepte même si le secteur d’action envisagé n’est pas prioritaire.

Les canaux d’attribution de l’aide sont également décidés par le donateur; très souvent cela passe par l’intermédiaire d’une ONG internationale, souvent issue du pays du donateur. Quand l’argent arrive au pays, la gestion n’est pas toujours transparente. Ceux qui devraient bénéficier de l’aide n’en sont pas forcément les destinataires.

Enfin, la comptabilité même de l'aide pose problème. Souvent ce que l'on appelle "aide" n'a rien à voir avec ce que pensent les gens. Par exemple, les gros salaires et autres avantages extravagants accordés aux expatriés sont comptabilisés comme faisant partie de l'aide accordée à un pays.

Il a été prouvé qu'une partie importante de l'aide aux pays en développement retourne chez les donateurs. Il est donc clair que l'aide ne profite pas qu'aux pays récipiendaires et que s'il y a échec, il devrait être assumé aussi bien par les récipiendaires que les donateurs. Cela n'est pas le cas aujourd'hui. La meilleure formule consisterait à s’asseoir ensemble pour décider de l’attribution de l’aide.

Une réflexion devrait être menée sur son cheminement. En 2006, la CNUCED a proposé une nouvelle vision de la gestion de l'aide au développement, notamment l'idée de faire transiter l'aide par une entité internationale neutre qui devrait garantir son efficacité.

J’ai aussi le sentiment que, malgré les milliards distribués, on donne des doses homéopathiques au continent africain alors qu'il a plutôt besoin de gros montants déboursés sur une période relativement courte pour mettre en place les investissements nécessaires à la construction d'économies solides et compétitives en Afrique. Mais, compte tenu des intérêts souvent asymétriques entre donateurs et récipiendaires, sera-t-il vraiment facile de réformer l'aide au développement pour la rendre plus efficace?"

Pour lire une mini bio de Janvier D.Nkurunziza (en anglais), cliquer ici

Thomas Noah Mvogo, écrivain: "Pour une aide sélective"

 

"Je crois qu'il est souhaitable de classer les pays qui bénéficient de l'aide en deux catégories. Premier groupe: ceux qui ont des sous-sols pauvres. Je parle ici du cas des pays qui sont frappés par les calamités naturelles (famine, sécheresse, pandémies diverses, guerres civiles) et ceux qui ont institué une démocratie véritable. Pour ce premier groupe, l'aide ne pose pas de problème.

Le deuxième groupe est constitué des pays qui ont des atouts économiques fiables. Il s'agit des pays qui possèdent d'énormes réserves en ressources naturelles mal gérées par des gouvernants prédateurs coupables de mauvaise gouvernance :  détournements de deniers publics, enrichissement illicite et toutes sortes de violations de droits de l'Homme.

Ce groupe de pays ne mérite en aucune façon une quelconque aide puisque ces dirigeants la détournent tout de suite vers leurs comptes planqués dans les paradis fiscaux.
En conclusion, l'aide doit être sélective, conditionnée et contrôlée par les différents pays donateurs."

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Raymond Tchakounté, docteur en économie de développement: "Il faut un retour à la vertu"

"Selon moi, il n'est pas question de supprimer l'aide faite aux pays africains. Il faut amener l’Afrique à travers l'aide à changer les comportements individuels et collectifs. La question n’est pas de stopper l’aide mais qu’elle serve plus à entretenir ce qui existe déjà, comme les routes et les infrastructures construites depuis les indépendances...

L’Afrique souffre en fait des déficiences au plan des comportements sociaux. Nous voulons d'une aide qui vienne justement rééquilibrer ces distortions.

L'aide devrait financer des programmes de formation qui aillent dans le sens d'intégrer dans les sociétés la notion de vertu, du respect de la chose publique. A ce titre, les règles de la morale devraient refaire surface. Avant de discuter de l’arrêt ou non de l’aide, les Africains se doivent d'intégrer en eux la distinction entre ce qui est un bien propre et ce qui relève de la chose publique.

Dès l’enfance, des cours d’instruction civique devraient être intensifiés et être donnés avec rigueur. Au niveau des écoles primaires, des collèges et lycées, ces cours mériteraient d'être aussi intensifs et déterminants pour le passage en classe supérieure tout aussi bien que les mathématiques, la philosophie....

Au niveau des universités, il serait impératif d'intégrer comme unités de valeur de premier ordre des cours du changement de comportement social.

Dans les ministères et autres secteurs d'activités, garantir des formations de changement de comportement social serait une valeur ajoutée au plan individuel et collectif. Les villages et les campagnes ne devraient aucunement en être épargnés.

Les financements pour le développement en Afrique devraient davantage servir à financer la tranformation des changements de comportements des individus qui la composent, qu' à financer les services. Ceci pourrait préparer à une forme de démocratie tournée vers une utilisation efficiente de l'aide.

L'Afrique est une société permissible à la démocratie. Toute véritable aide devrait encourager une telle démarche. L'aide devrait venir renforcer la culture africaine, sa tradition. Ce qui suppose une tradition dépouillée de ses pesanteurs, une tradition intégrée à la dynamique des sociétés.

Une aide de ce type, qu'elle soit financière, matérielle garantirait le développement du continent africain. Mais cette aide ne pourrait être véritablement efficace que si l'Afrique commence à s'organiser elle-même."

*L'ouvrage "L'Aide fatale" de Dambisa Moyo est paru le 16 septembre 2009 aux éditions J.C. Lattès