Camal Bektaş, militant kurde en sursis

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Une vie marquée par les conflits entre l'armée turque et les mouvements autonomistes kurdes.

Il pourrait être jeté au cachot dès demain. Camal Bektaş est né kurde, et cette identité a bouleversé sa vie. Cet activiste de 45 ans, président de l'association Yakay-Der, milite pour la vérité sur les disparitions forcées dans son pays. Un engagement inévitable après la perte de son frère, tombé sous les balles de l'armée turque, il y 15 ans.

Demain, il retourne à Istanbul, après une tournée en Europe destinée à faire connaître son association, alors qu'il est sous le coup d'une enième procédure judiciaire.

Sa voix est posée, ses mains accompagnent ses paroles avec calme, mais son visage porte les marques d'une vie accidentée, dédiée à la recherche de la dépouille de son frère.

Une enfance marquée le réveil kurde

Camal Bektaş voit le jour en 1964 dans le village de Gülveren, près de Midyat, non loin de la frontière avec la Syrie. A la maison, on ne parle que le kurde. Camal et ses cinq frères et soeurs n'apprennent le turque qu'à l'âge de 9 ans. "A cette époque, nous avions une bonne situation, avec des terres." Son père les a élevés seul, après la disparition de leur mère en 1973. Lui qui voulait devenir avocat ou homme politique ne sera pourtant pas libre de son orientation.

Sa vie bascule à l'âge de 16 ans, lorsque les services de renseignement de la gendarmerie, le Jitem, s'invitent dans la localité pour traquer des partisans du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), alors en pleine création. Comme la majorité du village, la famille de Camal Bektaş est kurde, et donc soupçonnée de sympathiser avec le parti autonomiste.

"C'était les débuts du PKK, j'étais enfant, je ne savais même pas ce que c'était". Le samedi 12 septembre 1981, l'armée l'arrête avec une centaine d'autres personnes "à 2 heures de l'après-midi". Le sillon de sa vie sera désormais tracé par d'autres que lui.

Lorsque la prison devient une habitude

La lecture est la principale passion de Camal Bektaş, une habitude qu'il a prise au fil de ses séjours en prison. Passionné par les figures de Rosa Luxembourg, Socrate et Spartacus, il a passé assez de temps en détention pour lire l'intégrale de Marx.

Son périple carcéral débute donc après son arrestation à 16 ans par un séjour à la prison de Mardin, dans le sud-est du pays, sans qu'aucun procès ne soit ouvert.

Il est condamné deux ans plus tard pour lien avec le PKK, même s'il nie son appartenance à l'organisation. "Il n'y a eu aucun débat, nous n'avons pu dire un seul mot".

"Nous étions 80 dans une cellule de 35m², raconte-t-il avec retenue. Forcément, certains sont devenus fous ou handicapés". Il n'en ressort que huit ans plus tard, ne pèse "que 35 kg" après plusieurs grèves de la faim, son corps marqué par les multiples séances d'interrogatoire.

Ses passages au parloir sont un moment de réconfort au goût amer. "Les visites de mon père n'était que visuelles, car en prison on ne peut parler que turc...alors que mon père ne connait que le kurde". 

Récupérer la dépouille de son frère

Libéré en 1988, il retourne rapidement derrière les barreaux. Son petit frère subit le même harcèlement, mais choisit une réponse plus radicale, en s'engageant aux côtés du PKK. Il connaîtra un sort plus tragique. En 1994, il disparaît dans les montagnes frontalières de l'Irak avec 14 autres combattants du PKK, lors d'affrontements contre l'armée.

Sa famille tente en vain de récupérer le corps; " la dépouille de mon frère est quelque part dans les environs de Van", souffle-t-il. Camal part alors vivre à Istanbul où il milite pour le parti politique DeP (devenu depuis le HaDep), porte-voix des Kurdes en Turquie. Sur place, il découvre les manifestations hebdomadaires des mères de disparus devant l'université de Galatasaray, une démarche qui le marque profondément.

Après deux années passés à tenter de récupérer la dépouille de son frère, il décide de pousser la logique au bout et part en 1998 à Küçükcekmece, dans le sud-est du pays, pour ouvrir un centre sur les disparus. Ce choix le rapprochera à nouveau de la case prison.

Le combat pour les disparus

Cet engagement n'est pas sans risque. En 1999, à l'occasion d'une conférence à Istanbul, il demande que "les responsables des 17 000 disparitions soient jugés". Dans la salle, tous songent au rôle de l'armée dans cette affaire. Trois jours plus tard, Camal est arrêté et son association fermée par l'administration. L'ONG Yakay-der prend la suite en 2001, Camal en devient président en 2005.

Yakay-Der estime à 17 000 le nombre de disparus au cours des années 90. Chiffre invérifiable, même si les disparitions ont bien été massives. Aujourd'hui forte de 12 000 membres dans le pays, l'ONG espère ouvrir deux nouveaux centres, l'un à Batman, l'autre à Mersin.

Demander le corps de son frère lui a valu d'être accusé de diffamation et de propagande contre l'Etat. Ces manoeuvres d'intimidation répétées ont brisé son optimisme: "il y a un Etat dans l'Etat qui freine les avancées de la démocratie. Les militaires jouent un grand rôle là-dedans."

L'espoir d'une "égalité de droit en Turquie"

A ses yeux, la Turquie a encore du chemin à parcourir pour devenir "une démocratie, sans torture ni injustice". Mais il ne rejette pas ce pays qui a encore du mal avec sa minorité kurde. Lorsqu'on lui demande s'il espère un Kurdistan autonome, il répond que "le plus important est avant tout l'égalité de droit en Turquie".

A quelques jours de son retour au pays, où il sera peut-être placé en détention, Camal Bektaş ne peut qu'être anxieux. Mais il tient à se montrer calme: "peu importe la peine, je continuerai ma lutte et marcherai debout."

Mais à la fin de l'entretien, il concède: "Si je n'avais pas connu la prison à 16 ans, ma vie aurait été complètement différente". Il n'éprouve pourtant aucun regret. Et ce même si son combat pourrait le renvoyer, une fois encore, en prison.

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