"Nous sommes les artisans de la réputation de Total plutôt que de son image"

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À la veille du lancement de La France s'engage à Marseille, retour sur ce programme avec Catherine Ferrant, déléguée générale de la Fondation d’entreprise Totale, partenaire de l'événement

Retrouvez la première partie de ce grand entretien

 

Youphil.com: Comment s’organise la gouvernance de votre Fondation?

Catherine Ferrant: Pendant vingt ans, notre président a été Thierry Desmarest [P-DG de 1995 à 2007, NDLR]. Depuis janvier 2015, Yves-Louis Darricarrère a pris le relais. Il préside ainsi le conseil d’administration composé de quatre experts indépendants dans chacun des domaines d’action de la Fondation ainsi que des experts représentants du groupe. Ils se réunissent deux fois par an. Ce conseil approuve le budget de la Fondation et les comptes sont vérifiés par un auditeur externe. Ensuite, nous avons une équipe opérationnelle qui sélectionne les dossiers et les soumet aux différents comités d’experts internes et externes, en charge de donner leur avis au conseil d’administration.

Comment s’organisent vos actions en France et à l’étranger?

Par son statut juridique, les possibilités d’intervention à l’étranger d’une Fondation d’entreprise sont limitées. Nous ne pouvons travailler à l’international que dans un contexte humanitaire ou lorsque nous justifions d’actions qui contribuent au rayonnement de la culture française dans le monde. Si l’on recense toutes les actions sociétales que mène le groupe dans le monde à travers ses filiales, dans le domaine du développement local, de l’éducation de base, de l’accès à l’énergie, nous arrivons à près de 350 millions d’euros investis par an. Or, les actions de la Fondation et de mécénat ne représentent que 20 millions par an. Les missions de la Fondation sont menées via des acteurs nationaux: par exemple, nous coopérons avec l’Institut Pasteur français qui ensuite travaille avec des instituts locaux en Centrafrique, au Cambodge, etc.

La Fondation a également un programme d’implication des collaborateurs. Chaque année, ils sont invités à soumettre des projets d’ONG dans lesquels ils sont investis. Depuis 2006, 466 projets dans le monde dans les domaines du social, de la santé, de l’éducation et de l’aide humanitaire ont ainsi été soutenus.

Comment mesurez-vous l’impact de l’ensemble de vos actions?

Dans le cadre du mécénat, l’intérêt d’un partenariat sur le long terme avec l’État, c’est que les actions menées par le FEJ sont évaluées régulièrement. Ce qui nous a permis d’améliorer nos programmes au fur et à mesure. Ainsi, dans le programme d’accès à la mobilité des jeunes dont je parlais précédemment, plutôt que de chercher à financer le permis de conduire, nous nous sommes intéressés plus largement aux solutions qui répondaient le mieux aux différents besoins: vélos, navettes négociées avec une entreprise, etc. Dans le domaine scientifique, l’évaluation se fait par les experts grâce aux rapports d’étapes. Une façon de mesurer l’impact est aussi d’avoir des publications dans des journaux scientifiques. Dans la culture, nous soutenons depuis plus de dix ans un projet permettant à des jeunes défavorisés d’être encadrés pendant deux ans par des professionnels de l’Opéra de Paris pour monter leur propre opéra. Dernièrement, l’Opéra nous a demandé d’orienter nos financements vers une étude menée avec une université, visant à retrouver d’anciens bénéficiaires pour connaître les effets de ce programme sur le long terme. Il n’y a donc pas d’évaluation unique. Je préfère d’ailleurs ne pas parler d’évaluation chiffrée. Nous commençons tous par cela, mais nous ne devons pas nous rassurer par des chiffres, il faut aller beaucoup plus loin et pour ça il faut étudier le terrain.

Quel impact la disparition de Christophe de Margerie, qui portait en lui de fortes valeurs sociétales, a eu sur la stratégie de la Fondation? Quelle sera son évolution?

Christophe de Margerie avait une personnalité exceptionnelle. Notre devoir est de le "maintenir en vie" en cultivant ses engagements. Je crois qu’il a marqué Total de façon
durable. Son héritage restera et la direction générale de Total est imprégnée par ses mêmes valeurs. Le mécénat est un sujet important pour le nouveau directeur général Patrick Pouyanné, je le rencontre régulièrement pour discuter de l’avenir. Avec une fondation qui travaille sur le moyen terme, nous ne prenons pas de décisions du jour au lendemain. C’est évident qu’il y aura des évolutions, mais l’échéance quinquennale, jusqu’en 2017, nous donne le temps de réfléchir et de nous préparer.

Finalement, n’est-ce pas difficile de mener des actions d’intérêt général sans se faire accuser de "greenwashing" ou "socialwashing"? Comment gérez-vous cela?

Je dis souvent qu’entre le public et Total il y a l’"écran Total". Nous représentons le risque industriel, l’argent, la pollution… Je crois que travailler avec la société civile sur le long terme permet justement d’aller au-delà de cet écran. Cela permet de démontrer par la preuve, que nous souhaitons nous investir. Nous avons besoin des uns des autres dans un monde aussi complexe.

Lorsqu’on nous dit que nous sommes la bonne conscience de Total, ma réponse est de dire "pourquoi pas, mieux vaut en avoir une bonne qu’une mauvaise"… Mais au-delà, il y a bien d’autres choses. J’utilise souvent la métaphore du sans-abri dans le métro à qui l’on donne de l’argent. Si vous donnez, c’est parce que vous avez de la sympathie, mais aussi parce que vous vous sentez coupable, parce que votre voisin vous regarde, ou encore parce qu’il vous renvoie à quelque chose qui vous fait peur, vous vous dites que cela pourrait être vous ou vos enfants. Donc vous allez donner pour des raisons complexes. Dans toutes les démarches de dons, qu’on soit un particulier, une ONG, une Fondation ou l’État, il y aura toujours des motivations complexes. La meilleure communication est celle qui passe par la preuve. Nous sommes les artisans de la réputation de Total plutôt que de son image. La réputation, c’est l’image qui prend racine, qui se construit dans le temps et se conforte dans l’action.

 
Cet article a initialement été publié en juin 2015 dans la Lettre professionnelle "Tendances de l'innovation sociétale".
 
Crédit photo: Designovum/Flickr.
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