Intrapreneurs sociaux: ces rebelles qui font florès dans l’entreprise

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Depuis une dizaine d’années, les intrapreneurs sociaux font leur percée au sein des grandes entreprises. Leur ambition: initier des démarches d’innovation sociale et créer de la valeur économique.

Ils apportent l’innovation dans leurs entreprises. Celle qui concilie business et social. Ce sont les intrapreneurs sociaux. En somme, des entrepreneurs qui évoluent à l’intérieur d’une entreprise. "C’est de l’investissement à but social, pas de la philanthropie", précise Emmanuel de Lutzel, intrapreneur, chargé de mission social business de BNP Paribas et auteur d'un guide sur l'intrapreneuriat "Transformez votre entreprise de l'intérieur!" (éditions Rue de l’échiquier). Ici, l’objectif est de trouver un modèle à impact social viable économiquement et créateur de valeurs pour l’entreprise. C’est ainsi qu’Emmanuel de Lutzel, alors chargé de marketing et communication du cash management, a initié en 2006 une activité de microfinance chez BNP Paribas. "À l’époque, on commençait tout juste à parler de la microfinance. Je me suis dit qu’il y avait là des opportunités intéressantes que personne n’avait encore exploitées", raconte-t-il.

Depuis dix ans, ils sont plusieurs, comme lui, à s’être lancés dans l’intrapreneuriat social. Mais, ces modèles tiennent-ils vraiment la distance? "En neuf ans, nos objectifs ont été largement dépassés. En cumulé, nous avons soutenu des institutions qui ont financé près de 1,5 million de micro-entrepreneurs dans le monde. Depuis 2013, nous avons aussi développé le financement des entreprises sociales en Europe, avec maintenant près de 500 entreprises clientes sur quatre pays: France, Belgique, Italie, Luxembourg", se félicite Emmanuel de Lutzel.

Gagner en expertise sur le terrain

De son côté, Accenture a mis en place le programme Accenture Development Partnerships (ADP), pour offrir aux acteurs du développement international (ONG, fondations, secteur public et secteur privé) ses services de conseils habituels à des prix adaptés. Cette véritable business unit a la particularité d’être à but non lucratif, puisque les bénéfices ne servent qu’à recouvrir les coûts de fonctionnement. "Nous avons peu de frais de structure et demandons aux employés qui décident de partir en mission d’accepter une réduction volontaire de salaire pouvant aller jusqu’à 50%", détaille Lionel Bodin, senior manager chez Accenture. Ce programme, toujours à l’œuvre, a été lancé il y a plus de douze ans par l’intrapreneur Gib Bulloch. "Nous accompagnons 150 projets par an dans le monde, une équipe de 50 permanents fait vivre la structure et 300 consultants partent chaque année suivre des projets entre trois et douze mois", note Lionel Bodin.

Filiale d’insertion professionnelle chez Adecco, fonds solidaire chez Natixis, garage solidaire chez Renault… Qu’il s’agisse de projets à destination du Nord comme du Sud, les exemples de "sucess stories" ne manquent pas. Pourquoi alors ces modèles fonctionnent-ils si bien? Déjà, parce que l’impact social est au rendez-vous. Ensuite, s’ils ne sont pas évidents dès le début, les avantages pour les entreprises sont réels: appréhender le tissu économique d’un pays émergent, mieux

connaître une clientèle, conquérir de nouveaux marchés, atteindre les BoP, motiver les salariés, recruter de nouveaux talents… L’intrapreneuriat social permet ainsi aux entreprises de se nourrir des expériences acquises sur le terrain.

"Des rebelles à l’intérieur de l’entreprise"

Toutefois, la volonté et la bonne idée ne suffisent pas à garantir le succès d’une démarche. "L’intrapreneuriat social est quelque chose de difficile, ce n’est pas pour les peureux!", nous affirme David Grayson, professeur en responsabilité sociale à la Cranfield University et co-auteur de "Social Intrapreneurism and all that Jazz". Bien souvent, les intrapreneurs sociaux ont dû batailler en interne pour défendre leur idée, convaincre, puis ajuster leur modèle au fil du temps: "On reste des rebelles à l’intérieur de l’entreprise", s’amuse Lionel Bodin.

Pour réussir, patience et persévérance sont de mise. "Ce sont des personnes qui avancent à contre-courant dans l’entreprise, qui challengent leurs employeurs. Certains intrapreneurs que nous avons rencontrés parlent même de 'travailler au noir' pour leurs employeurs. C’est-à-dire qu’ils ont un travail pour lequel ils sont payés et un second qu’ils exercent le week-end ou pendant leurs vacances", ajoute David Grayson.

Ainsi, ce n’est qu’après avoir planché et présenté pendant des mois son projet à des dizaines de personnes dans sa banque, au numéro deux et enfin au comité exécutif, qu’Emmanuel de Lutzel a pu se lancer. Après la validation, il lui aura fallu patienter encore six mois d’incubation et six mois de mise en œuvre pour débuter. Dans l’entreprise, l’innovation se retrouve souvent face à une certaine inertie puisqu’elle ne rentre dans aucun process encore défini. Le soutien des organes dirigeants est alors un avantage.

Entrepreneur versus intrapreneur

S’il n’est pas toujours facile d’évoluer dans le cadre défini qu’est celui de l’entreprise, beaucoup de personnes voient dans l’intrapreneuriat social de nombreux avantages. "Est-ce qu’il vaut mieux être un entrepreneur qu’un intrapreneur social? L’entrepreneur social assume tous les risques et doit s’occuper de tout: du juridique, des ressources humaines, du marketing, etc. Alors que l’intrapreneur va avoir à 

disposition tous les moyens humains et financiers nécessaires. Le deuxième avantage, c’est que l’impact social sera plus important, puisqu’une grande entreprise n’est pas limitée en termes de moyens", détaille Emmanuel de Lutzel.

Cependant, associer son entreprise peut aussi être un facteur d’angoisse supplémentaire. "Ce que j’ai mal vécu, c’est d’engager l’entreprise dans mon projet, témoigne Karine Gollnhofer, intrapreneur social chez le biscuitier Poult. J’aurais été moins stressée si c’était mon argent plutôt que celui de Poult qui était en jeu".

En effet, avoir une entreprise derrière soi ne protège pas toujours de l’échec. "Souvent, les initiatives n’ont pas marché parce que le 'business case' était trop imprécis, explique Lionel Bodin d’Accenture. Si l’intrapreneur ne mesure pas assez les avantages qui poussent à continuer dans cette voie, lors d’un changement de dirigeant, ou lorsque le climat économique devient difficile, il peut y avoir un retour en arrière. Ensuite, il faut s’entourer des bons talents et nouer des partenariats. Enfin, il faut très vite ne plus se reposer sur la disponibilité des collaborateurs. Une fois qu’on a prouvé la valeur du pilote, il faut entrer dans une logique d’investissement, avec une vraie organisation. On ne peut plus faire ça en dehors de son travail quotidien".

Une affaire de PME et d’ETI

Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des exemples d’intrapreneuriat social connus ont été déployés au sein des grandes entreprises. En réalité, c’est avant tout parce que les multinationales sont plus enclines à communiquer sur ces démarches. Ensuite, il est possible que certaines PME aient pu soutenir des initiatives d’intrapreneuriat social, sans que celles-ci n’aient été identifiées comme telles.

Karine Gollnhofer et sa légumerie solidaire incubée au sein de Poult -une ETI de 400 salariés- sont la preuve que l’intrapreneuriat social n’est pas l’exclusivité des grands groupes. Il y a un an, elle propose à Poult de lancer un food truck de vente de légumes bio, frais, découpés et prêts à l’emploi. La légumerie s’approvisionnera uniquement auprès de jeunes agriculteurs bio qui débutent ou auprès de petits agriculteurs locaux. Aujourd’hui, l’activité s’est diversifiée à la préparation de plats cuisinés et l’entreprise a investi dans un laboratoire professionnel. D’ici quelque temps, Poult devrait même ouvrir sa première boutique de vente de fruits et légumes découpés à Toulouse. "Les biscuits sont gras, salés et sucrés. Cela permet à Poult de se diversifier tout en restant dans le domaine de l’agroalimentaire", note Karine Gollnhofer.

Dénicher les intrapreneurs sociaux de demain dans toutes les entreprises, c’est le challenge que s’est fixé Matthieu Dardaillon, le fondateur de Ticket for change. Son nouveau projet Corporate for change, inclut un programme destiné à l’intrapreneuriat social. Dix salariés seront accompagnés pendant un an par des experts. "Avec le comité de co-création, nous sommes en train de construire des outils spécifiques. Par exemple, sur la capacité à mobiliser dans son entreprise", indique Matthieu Dardaillon. Parmi les dix salariés sélectionnés sur dossier, Matthieu Dardaillon espère recruter des profils d’âges, de secteurs et de niveaux de responsabilité différents. "Pour l’instant nous avons reçu une vingtaine de candidatures. Il y a une forte représentation de personnes travaillant chez Danone, car ils ont beaucoup communiqué en interne", reconnaît-il.

Stimuler la générationY

Encore à ses débuts, l’intrapreneuriat social pourrait bien devenir une nouvelle tendance au sein des entreprises. Selon le professeur David Grayson, elle s’inscrirait directement dans le cœur de métier de l’entreprise: "C’est une autre forme d’innovation métier, une autre façon pour les entreprises de motiver leurs employés".

La visée sociale étant un vrai levier de motivation. "C’est compliqué de demander à ses salariés d’innover dans l’entreprise, car ils peuvent se demander quel est leur intérêt. Si l’on met l’impact social au centre, en présentant l’entreprise comme une boîte à outils permettant d’associer réalisation d’un but personnel et stratégie d’entreprise, il peut y avoir une combinaison intéressante. Ce discours trouve de plus en plus de résonance au sein des directions des ressources humaines des grands groupes pour faire naître l’innovation dans l’entreprise", note Lionel Bodin d'Accenture. De plus, beaucoup misent sur l’appétence des nouvelles générations, les "millenials", qui aspirent de plus en plus à travailler pour des entreprises éthiques et toujours en quête d’opportunités pour démontrer leurs capacités à mener et à diriger.

 
Cet article a initialement été publié en mai 2015 dans la Lettre professionnelle "Tendances de l'innovation sociétale".
 
Crédit photo: Alan Cleaver/Flickr.
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