Quand Volkswagen se retrouve en tête de l’indice de durabilité DJSI

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Que valent les indices éthiques? Quelques jours avant que l’affaire Volkswagen soit révélée, le DJSI reconnaissait l’entreprise comme étant la plus responsable de son secteur. Pourtant, les écarts entre les résultats affichés par les indices éthiques, reconnus comme véritables indicateurs de performance ISR et RSE, et la réalité ne sont pas si étonnants.

Les nouveaux résultats du Dow jones sustainability index (DJSI) ont été annoncés mi-septembre. Cet indice de développement durable récompense les plus grandes entreprises du monde selon leurs pratiques en matière de responsabilité sociale et environnementale. Le DJSI s’appuie sur une analyse approfondie d’un certain nombre de critères tels que la gouvernance d’entreprise, la gestion des risques, la lutte contre la corruption ou les normes relatives à la chaîne d’approvisionnement et les conditions de travail. Cette année, 1845 entreprises ont été évaluées dans 24 secteurs industriels différents, dont 864 par le biais de questionnaires remplis directement par les entreprises et 981 via des informations disponibles publiquement.

Volkswagen, première de son secteur

Doit-on pour autant se fier à ces indices? Une question qui semble légitime lorsqu’on constate que le DJSI classe l’entreprise Volkswagen leader de son secteur cette année, avec notamment un très bon score dans le domaine environnemental [pdf]. Des résultats qui peuvent paraître surprenants au vu du scandale révélé récemment aux États-Unis sur les logiciels de trucage aux tests antipollution, qui aura valu la tête du P-DG de l’entreprise. D’autant que Volkswagen n’avait pas manqué de vanter ses mérites lors de la publication du DJSI 2015 en se qualifiant de "constructeur automobile le plus durable du monde", dans un communiqué de presse.

Pour les experts du milieu de la RSE, le DJSI fait pourtant office de référence mondiale parmi les indices éthiques. "Il est perçu comme le questionnaire le plus challengeant. D’abord parce que les questions sont mises à jour régulièrement. Ensuite, la méthode d’analyse fournie par l’agence de notation RobecoSAM est l’une des plus intéressantes, car elle est très orientée sur la matérialité des enjeux les plus pertinents, mais avec une vraie vision économique, détaille Jean-Philippe Rayssac, associé au sein d’Institut RSE management. Il est reconnu, car il sort de la vision classique de la RSE pour s’intéresser vraiment à la durabilité du business de l’entreprise, ce qu’on ne retrouve pas forcément chez d’autres agences de notation."

Les limites des notations éthiques

Les méthodologies utilisées peuvent expliquer un tel décalage entre les révélations sur l’affaire Volkswagen et les résultats affichés par le DJSI sur l’entreprise. Notamment, parce que le DJSI se base sur une analyse externe de l’entreprise et de l’information qu’elle révèle, ce qui rend difficile la connaissance de problèmes dissimulés. "Il est certain qu’il faut aller plus loin dans la profondeur d’analyse, mais finalement on se heurte aux limites de la communication de l’entreprise", reconnaît Jean-Philippe Rayssac.

Chez Vigeo, agence de notation extra-financière française, les techniques d’évaluation utilisées rendent des résultats bien différents de ceux du DJSI. "La performance globale RSE de Volkswagen n’était pas bonne, annonce Fouad Benseddik, directeur de la méthodologie et des relations institutionnelles de Vigeo. L’entreprise était même avant-dernière parmi les constructeurs automobiles européens avec notamment une note environnementale de 48/100, un score limité par rapport à la moyenne du secteur".

Vigeo explique en partie leur score par une méthodologie basée sur une consultation des différentes parties prenantes: "Nous croisons l’information publique des entreprises avec celles des ONG, des syndicats, des associations, etc., précise Fouad Benseddik. Ce qui serait intéressant, c’est que les agences indiquent dans leur méthodologie jusqu’à quel point elles prennent en compte le pluralisme des points de vue des parties prenantes. Volkswagen était déjà controversée par certaines ONG, comme Greenpeace, aux États-Unis et en Europe. Il paraît donc nécessaire de prendre en compte le point de vue de la société civile et de le mettre en perspective dans le cadre de référentiels de risques de responsabilité sociale précis. Il est également indispensable de mieux qualifier en termes de risques les informations données par les entreprises."

Si les différences de notation entre deux agences peuvent paraître étonnantes, il faut savoir que chaque indice éthique intègre des critères d’évaluation différents, opère sur des zones géographiques et des tailles d’entreprises qui varient, ce qui les rend difficilement comparables entre eux. Enfin, les résultats de RobecoSAM s’expliquent aussi par la nature même de ces indices qui reposent sur une analyse globale de la performance de l’entreprise, en étudiant à la fois les aspects économiques, sociaux et environnementaux. "D’un point de vue social, Volkswagen a très bien géré la crise économique de 2008 par exemple, avec notamment très peu de grèves et des primes d’intéressement des salariés intéressantes", note Jean-Philippe Rayssac.

Des répercussions mitigées

Il y a au final très peu de chance que l’affaire Volkswagen bouscule considérablement le monde des agences de notation. "Est-ce que la mouvance de l’ISR a été remise en cause par le cas de BP? Non", assure Jean-Philippe Rayssac. Avant l’explosion de sa plateforme entraînant une marée noire dans le Golfe du Mexique en 2010, BP figurait en effet dans un grand nombre de fonds ISR. "Le DJSI ne risque pas d’être remis en cause parce que les entreprises répondent à cet indice avant tout pour des questions de bénéfices internes", continue Jean-Philippe Rayssac (voir encadré). Peu de chance également que le grand public questionne ces indices éthiques, puisque ceux-ci restent l’apanage des initiés en ISR.

Les répercussions les plus importantes seront donc évidemment celles subies par l’entreprise. Vigeo a ainsi annoncé le 23 septembre avoir procédé à une forte dégradation des scores de Volkswagen dans quatre des six domaines analysés par l’agence. L’environnement passe alors de 48/100 à 5/100. Pire, l’entreprise récolte des 0/100 sur les critères d’éthique des affaires, celui de la maîtrise de l’impact sociétal des produits de l’entreprise, sur l’intégration de la RSE à l’ordre du jour du conseil d’administration et sur l’audit et du contrôle interne. Une dégradation qui sera effective pendant trois ans. Période pendant laquelle l’entreprise devra faire la preuve de ses efforts d’amélioration.

Probable également que l’entreprise subisse le même sort de la part du DJSI. Mais, pour le moment, RobecoSAM a seulement déclaré, par mail, au site GreenBiz: "Si un problème est géré faiblement d’un point de vue durable, le DJSI peut décider après une analyse minutieuse d’exclure une entreprise. Si jamais le comité du DJSI en vient à la conclusion que Volkswagen n’est plus éligible à l’indice, tous les intéressés sur le marché seront prévenus simultanément".

Cette dégringolade des scores des agences de notation risque d’avoir un impact conséquent sur l’entreprise. "De nombreux fonds vont probablement désinvestir ou réduire leurs parts dans Volkswagen. Même les fonds classiques sont concernés, une mauvaise performance RSE, cela montre un faible niveau de maîtrise des risques", ajoute Fouad Benseddik.

La RSE à l’épreuve des scandales

Les scandales en matière de responsabilité sociale ont aussi des conséquences significatives sur l’image de la marque. "L’image et la crédibilité de Volkswagen dans le monde entier sont maintenant entamées", déclarait à l’AFP le spécialiste automobile Ferdinand Dudenhöffer. Certains ne se sont d’ailleurs jamais remis sur pied après un scandale, comme c’est le cas pour l’entreprise Andersen, démantelée après l’affaire Enron en 2002. Andersen, l’un des plus grands cabinets d’audit comptable de l’époque, avait été condamné pour obstruction à la justice pour avoir détruit 1,7 tonne de documents à la suite d’une enquête pour fraude contre son client Enron, en 2001. Trois ans plus tard, la condamnation était annulée, mais le cabinet d’audit avait déjà sombré.

L’histoire a cependant montré à maintes reprises que les firmes sont capables de redorer leur image d’entreprise responsable au terme de quelques efforts. Les scandales pétroliers ou ceux liés aux conditions de travail des ouvriers (travail des enfants, Rana Plaza...), ont assez souvent mis sur le devant de la scène de grandes entreprises encore actives aujourd’hui. "Nike, qui avait été mis en cause pour le travail des enfants dans les années 1990, est aujourd’hui l’une des entreprises les plus performantes en matière de gestion de sa chaîne d’approvisionnement par exemple", illustre Fouad Benseddik.

Reste que, l’affaire Volkswagen ne sera peut-être pas seulement dérangeante pour l’image de la marque. "Ce qui serait dommage, c’est que le grand public se dise que les entreprises mentent, que les agences ne savent pas les noter, et qu’il ne fasse plus confiance aux entreprises", note Fouad Benseddik. Une histoire qui, à moins de 100 jours de la Cop21, pourrait porter préjudice au secteur privé quant à son implication réelle dans les négociations.

 
Cet article a initialement été publié en septembre 2015 dans la Lettre professionnelle "Tendances de l'innovation sociétale".
 
Photo: Usine d'assemblage de véhicules Volkswagen. Wolfsburg. Crédit: Roger W/Flickr.
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