"Le réfugié doit être aujourd'hui l'horizon de notre humanisme"

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Si nous devons porter une attention toute particulière à la question des réfugiés, ce n'est pas seulement parce que l'actualité nous y force par l'afflux de migrants venus de Syrie, de Lybie et d'autres pays en proie au chaos ou à la pauvreté. C'est aussi et avant tout parce que la personne réfugiée est une incarnation ultime de l'homme sans droit et doit en cela constituer l'objet final de toute réflexion humaniste. En effet, comment définir un réfugié autrement que par le simple fait qu'il soit un être humain? Il a perdu toutes les qualités et toutes les connections qui servent normalement à définir les droits d'un individu: il n'a plus ni nationalité, ni biens, ni papiers. Il représente l'homme sans attribut, l'homme au sens le plus pur.

L'histoire nous a déjà montré à quel point elle est capable de restreindre l'humanité et les droits qui l'accompagnent à des attributs extrinsèques au simple fait d'appartenir à l'espèce humaine, qu'il s'agisse de la citoyenneté, de l'appartenance à une nation ou même à une race. Les esclaves romains et grecs de l'antiquité, les Indiens d'Amérique et les noirs africains, les juifs et les tziganes du Troisième Reich sont autant d'exemples de cette catégorie d'hommes dont on a dénié les droits humains, parce qu'il leur en manquait des attributs. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen est elle-même ambigüe dans son intitulé même: s'agit-il de deux termes juxtaposés, ou le second est-il en réalité contenu dans le premier comme un attribut nécessaire?

C'est là tout l'enjeu, toute l'importance de réfléchir à la façon dont nous abordons le problème des réfugiés, car ceux-ci pourraient bien devenir la nouvelle catégorie d'hommes sans droits de notre temps. Plus que jamais, le réfugié doit être aujourd'hui l'horizon de notre humanisme.

Un nouvel horizon politique

Dans le commentaire qu'il propose de l'essai Nous autres réfugiés, d'Hannah Arendt, le philosophe italien Giorgio Agamben étend une réflexion initialement articulée autour du peuple juif à l'ensemble des réfugiés, qu'il considère être un problème majeur dès la fin du vingtième siècle. Agamben y avance une idée originale: selon lui, à l'heure de l'érosion des Etats-nations et des catégories politico-légales traditionnelles, le réfugié pourrait bien devenir la figure même de l'homme moderne, notre condition future à tous.

Les Etats-nations qui, auparavant, remplissaient seuls le rôle de donner aux hommes une citoyenneté et donc des droits, tendent à disparaître. Il est d'ailleurs impossible de ne pas remarquer que l'afflux de réfugiés que nous connaissons aujourd'hui provient en grande partie de l'affaiblissement ou de l'anéantissement de grands Etats comme la Syrie ou la Lybie. À partir de là, Agamben affirme que le réfugié est la seule catégorie à partir de laquelle il serait possible d'imaginer "les limites et les formes de la communauté politique à venir". Il est donc l'horizon, la périphérie qui interroge et met en évidence les limites de nos institutions actuelles.

Dans L'impérialisme, deuxième tome de Les Origines du Totalitarisme, Hannah Arendt développait déjà l'idée que les droits de l'homme seraient inextricablement liés à l'existence d'Etats-nations et que la disparition de ces derniers entraînerait inexorablement leur obsolescence. Selon elle, les droits de l'Homme échouent à défendre les hommes sans citoyenneté, ceux qui ne sont "que" des hommes, sans autres attributs.

Or, c'est bien le paradoxe auquel nous assistons: alors que les réfugiés devraient être l'incarnation des droits de l'Homme, ils en sont au contraire la crise. Ils montrent à quel point il n'y a pas d'espace aujourd'hui dans la politique pour les hommes en tant que tels, les "seulement" hommes, et à quel point les vieilles catégories telles que les droits de l'Homme ou le droit d'asile sont encore drastiquement restreintes au cadre de l'Etat-nation et donc caduques. Ils sont cette périphérie à laquelle il est urgent d'étendre nos catégories en les renouvelant.

Les réfugiés brisent l'identité entre l'homme et le citoyen qui était jusqu'ici si confortablement installée dans nos esprits: comme le conclut Agamben, la survie politique de l'homme ne se fera qu'à condition que le citoyen comprenne qu'il est lui-même un réfugié.

De nombreux tabous à lever

Le phénomène des réfugiés est malheureusement voué à prendre de l'ampleur, car il est inexorablement lié aux guerres et aux changements économiques causés, entre autres, par le réchauffement climatique, la baisse des réserves d'eau dans certaines régions ou la baisse globale des réserves d'énergie fossiles.

Selon le philosophe Slavoj Zizek, les réfugiés seraient le prix de l'économie capitaliste mondiale: il existe en effet une contradiction majeure dans un monde qui permet la libre circulation des richesses, mais pas des personnes. Autrement dit, il existe un libéralisme économique, mais un protectionnisme humain. Un tel monde génère inévitablement une périphérie, une exclusion représentée aussi bien par les millions de travailleurs immigrés aujourd'hui présents dans la péninsule arabique et dépourvus de tous droits civiques, les travailleurs asiatiques exploités dans des "sweatshops" et dans des conditions proches de l'esclavage. Désormais, il faut également y inclure les millions de réfugiés causés par des guerres dont les motifs profonds sont le plus souvent économiques, et bientôt les réfugiés climatiques qui devraient prendre une proportion croissante.

De nombreux tabous devront nécessairement être levés pour y faire face: la gestion d'un tel phénomène suppose en effet une redéfinition radicale des notions de souveraineté, de frontières, d'asile, d'ingérence et l'invention de nouveaux niveaux de coopération internationale. Mais il suppose aussi la remise en question d'un système économique qui génère exclusion et aliénation alors même qu'il se légitime par la liberté des individus. Malheureusement, l'opinion est loin de telles préoccupations: d'après une étude du site Betminded.com, l'appât du gain passe loin devant la lutte contre la pauvreté ou l'accueil des réfugiés.

Il est urgent de repenser le capitalisme global et les conséquences de ses jeux géopolitiques à partir de la périphérie qu'ils génèrent et au profit d'une économie plus solidaire, plus inclusive: c'est le seul moyen de combattre les conditions qui créent les réfugiés.

 

Photo: Réfugiés syriens accostant sur l'île grecque de Lesbos. Septembre 2015. Crédit: Freedom House/Flickr.
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