Principes humanitaires et accès aux victimes de crises: quels enjeux?

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Depuis leur création, les organisations humanitaires se questionnent sur l’efficacité de leurs réponses aux victimes de conflits, de catastrophes naturelles ou d'épidémies. Comment améliorer et faire évoluer cette réponse, tout en gardant les principes fondateurs?

Les principes humanitaires et l’accès aux victimes des crises: quels enjeux? Quand on regarde cet intitulé, il y a peut-être la tentation de se dire qu’il faut en premier lieu re-questionner ces principes humanitaires. C’est sans doute faux. Ils sont toujours, voire d’autant plus d’actualité dans le contexte actuel. Ils sont des leviers à réactiver pour renforcer l’accès aux victimes de crises.

Humanité, impartialité, neutralité et indépendance restent des principes directeurs de l’action humanitaire. Leurs définitions restent entières, ce qui ne veut pas dire que leur application ne constitue pas, parfois, un défi au jour le jour.

Humanité, impartialité, indépendance, neutralité

Le principe d’humanité, c’est alléger les souffrances des hommes, respecter la personne humaine. C’est en plein dans l’actualité, que ce soit en Syrie ou en Europe avec l’afflux de réfugiés sans cesse grandissant. Le principe d’impartialité qui nous demande d’agir en fonction du degré de souffrance, n’est pas à remettre en cause.

Le principe d’indépendance n’est pas lié aux modes ou à la quantité de financements. C’est l’indépendance dans nos choix opératoires. À chaque organisation de faire sa propre analyse et de se mettre ses propres lignes rouges. Le principe de neutralité en temps de conflits nous oblige à ne pas prendre part aux hostilités et aux controverses pour garder la confiance de tous. Il reste indispensable pour mettre en œuvre notre mandat et accéder aux victimes.

Parmi les principes qui nécessitent le plus d’attention de nos jours, il y a celui de la neutralité. Il existe aujourd’hui, chez certains de nos interlocuteurs, le sentiment que les ONG portent et exportent un système de pensée, des modèles économiques, une vision occidentale. Pour les ONG, cela est renforcé par l’origine des sources de financements institutionnelles auxquelles nous accédons et qui n’aident pas à nous différencier de cette approche globale des Etats dans lesquels l’aide humanitaire est une composante comme une autre. Le vocable "communauté humanitaire" a largement contribué à considérer les ONG, les agences internationales ou les Etats comme un tout. Alors que cette communauté est polymorphe avec des objectifs et principes parfois très éloignés.

Ce principe de neutralité peut aussi être mis à mal par les acteurs humanitaires en tant qu’individus, qui prennent plus facilement parti dans leurs discours. Cette mauvaise perception qui peut se dégager de nos structures, nous oblige à marteler et répéter ces principes tout en ayant un comportement irréprochable. C’est à nous, ONG, de faire comprendre et continuer à faire savoir qui nous sommes. Et c’est peut-être là que nous avons failli ou baisser la garde. Garder cette ligne nous permet de conserver une distance, alors que l’aide humanitaire devient une approche globale, tendance lourde contre laquelle, il faut le reconnaître, nous avons beaucoup de mal à résister.

Entretenir et maintenir l’accès aux victimes sur le terrain

Nous avons peut-être perdu trop de temps à disserter sur l’accès aux victimes, plutôt que de continuer à entretenir ces accès sur le terrain avec les différents groupes armés en zones de conflits, en mettant en place des accords de circonstances pour remplir notre mission. L'accès doit être négocié en avance et intégré à nos programmes dès la conception, mais il n’est jamais gagné. Il doit être entretenu tous les jours. C’est une composante de nos stratégies de sécurité. Ces négociations avec les différentes parties se font au travers d’hommes et de femmes qui discutent, expliquent, répètent ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas.

L’institutionnalisation, l’industrialisation de l’aide humanitaire, a fait que nos équipes se sont, dans les périodes passées, peut-être plus attachées à rendre des rapports selon le bon format, à expliquer l’indicateur de résultat, faire de la représentation pour obtenir le futur financement, plutôt que d’assurer une présence sur le terrain pour mieux se faire connaître, se faire accepter et expliquer nos actions.

Les ressources étant parfois rares nous nous sommes peut-être également concentrés sur la "redevabilité", la transparence de nos actions, et à cette course pour voir grossir nos structures, plutôt qu’un travail sur le terrain visant à faire vivre cette acceptation, cette lisibilité, de ce que sont les organisations humanitaires. Nous le payons peut-être aujourd’hui.

Est-on encore prêt à prendre des risques ?

Autre élément: cet accès, dans certains cas reste très difficile, voire impossible. La menace n’étant plus locale, mais mondiale, même si nous avons des indicateurs favorables avec certains interlocuteurs sur une zone d’intervention, cela ne veut pas dire que des acteurs venus d’ailleurs, ne prendront pas notre personnel pour cible. C’est toute la difficulté aujourd’hui sur certaines zones.

Cette ambiance générale qui met crûment en lumière ces incidents, aussitôt relayés par les nouvelles technologies, a petit à petit distillé une certaine aversion aux risques dans nos structures. Je ne la juge pas et j’en suis partie prenante, mais elle se ressent dans les directions d’ONG, comme dans les conseils d’administrations. Pour avoir accès il faut négocier. Pour négocier, il faut discuter avec les parties aux conflits, dont certains groupes sont connus pour leur violence sans limite. Quelle image renverrons-nous? Quel impact sur la structure, sur les autres activités si nous intervenons ici et que là-bas nous sommes mis à mal?

Toutes ces questions ont fait naître ces notions de gestion à distance pour, au final, transférer le risque sur d’autres. En particulier sur nos personnels nationaux qui eux, sont à la fois humanitaires par conviction, mais de fait, et bien souvent, obligés de se positionner face aux autorités locales, aux groupes armés. La multipolarisation de la situation fait que l’on demande de plus en plus aux personnes de se positionner. Aussi, il est plus difficile pour un personnel national qu’un personnel expatrié d’expliquer ce que sont les principes de neutralité, d’impartialité et d’action des ONG. Nous avons certainement perdu en lisibilité et en compréhension en nous éloignant du terrain.

Quels défis pour demain?

Les défis sont donc de réinvestir ces principes, les faire vivre pour garder cet accès en réinvestissant aussi le terrain. Les limites, quant à elles, seront sécuritaires sur certaines zones: quelle prise de risques pour quel bénéfice? Les défis sont certainement dans nos pratiques, également. Nous ne pouvons plus travailler seul. La coopération entre ONG internationales, nationales et locales doit se renforcer pour être plus en phase et à l’écoute du terrain et des réseaux existants. Nous devrons profiter de l’expérience de l’un ou l’autre sur tel ou tel terrain pour gagner en efficacité et mieux expliquer ce que nous défendons. Nous différencier de cette communauté humanitaire qui n’est pas "une". Une des questions à se poser est de savoir si nous sommes encore acceptés? Est-ce que nous n’agaçons pas, par nos demandes, par les principes que nous défendons, par la "redevabilité" que nous exigeons dans des contextes chaotiques?

Pour inverser la tendance, il faut patiemment réinvestir le terrain, être plus en contact, être plus à l’écoute. Et, quand ces conditions ne sont pas là, savoir se retirer. Il faut retrouver une certaine simplicité dans nos actions. Ne jamais, non plus, oublier que lorsque l’on prend un peu de recul, l’aide humanitaire n’a jamais été aussi bien dotée. La qualité de l’aide s’est très largement renforcée et, depuis la fin de la guerre froide, l’accès aux victimes s’est très largement renforcé. Aujourd’hui, quels conflits, quelles zones ne sont pas couvertes par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ou des ONG? Ils se comptent sur les doigts d’une main.

 

Photo: Opérations de secours dans la ville de Kamaishi, au Japon, après le séisme du 11 mars 2011. Photo prise le 17 mars 2011. Crédit: DFID/Flickr.
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer