Réfugiés: les bénévoles anglais prennent Calais d’assaut

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Depuis 15 ans, les migrants de Calais rêvent d’Angleterre. Mais Londres reste ferme et n’a accueilli que 216 réfugiés en 2014. Pourtant, les citoyens de la reine se mobilisent. Et les dons et volontaires britanniques affluent à Calais. Reportage.

Des sacs plastiques et des cartons parsèment le sol. À l'intérieur, de la nourriture, des vêtements, mais aussi des produits d'hygiène. Une dizaine de volontaires s'activent. Ils sont Anglais, Ecossais, Gallois. Ce matin du 10 septembre 2015, ils tentent d'entreposer la tonne de dons reçue. Mais le bâtiment 13 du centre d'accueil de jour Jules Ferry est déjà rempli. Toute la solidarité britannique, du sol au plafond. Alors, Ted et sa femme Jay improvisent un Tétris grandeur nature, empilant tentes et sacs de couchage.

Ce couple de retraités a traversé l'Angleterre en caravane. Ils sont arrivés, il y a trois semaines et demie. Comme des centaines de Britanniques, depuis le mois d'août, ils ont décidé de devenir bénévoles à Calais. "Nous ne pouvions rester les bras croisés. Nous avons pris la route, sans savoir si on pourrait aider. Mais il y a tant à faire ici. Nous sommes donc restés", explique Ted. À 64 ans, l'homme à la silhouette de rugbyman n'est pas un pro de l'aide humanitaire.

S'il s'est engagé aux cotés des migrants, c'est par esprit de solidarité et par opposition au gouvernement Cameron. "La politique de Londres ne nous représente pas. Nous sommes un peuple d'accueil. C'est inhumain ce qu'ils font. Soit on ferme les yeux, soit on réagit", se scandalise-t-il. Il reste d'ailleurs sceptique quant aux promesses du Premier ministre britannique d'accueillir 20.000 réfugiés syriens en 5 ans. "Il faut voir s'il tient parole. De toute façon, c'est insuffisant", lâche Ted.

Voilà déjà trois semaines que Ted (photo) et sa femme Jay sont arrivés à Calais. Crédit: Eric Kuoch.

La solidarité 2.0

S'il y a autant de nouveaux volontaires, venus d'outre-Manche, c'est aussi grâce à Internet. Tout est parti d'une série de photos. En août dernier, quelques vacanciers sceptiques sont venus à Calais. "Ils ne faisaient pas confiance aux médias anglais. Ils voulaient voir de leurs propres yeux", explique Maya de l'association l’Auberge des migrants. Ils ont ensuite posté leurs clichés sur Facebook. Pluie de commentaires et de "likes" sur la page codes promotionnels de code-bonus-jeux. En l'espace de quelques jours, des camions et des voitures remplis, mais aussi des conteneurs, débarquent à Calais.

La mobilisation 2.0 ne s'arrête pas là. Début août, des groupes se créent sur Facebook. "CalAid", et "People to People Solidarity" revendiquent chacun plus de 26.000 membres. En plein été, un financement participatif recueille 80.000 livres, soit plus de 100.000 euros, et ce en dix jours. Lorsque la photo du petit Aylan mort sur la plage de Bodrum, en Turquie, est publiée, 20.000 livres sont recueillies en 24 heures.

Le gouvernement britannique a promis d'accueillir 20.000 réfugiés syriens en 5 ans. Crédit: Eric Kuoch.

 

C'est d'ailleurs via le web que Jane, Dona, Maggie et Angela se sont portées volontaires. Elles viennent des quatre coins de l'Angleterre et sont fraîchement arrivées. Vêtements de randonnée et appareil photo au cou, elles déambulent entre les abris de fortune de la jungle de Calais. "Ce sont des êtres humains. Ils sont désespérés, n'ont même pas de lacets à leurs chaussures. On le constate de nos yeux et le reste du monde n'en a que faire!", s'insurge Dona.

La jeune mère de famille et ses trois équipières vivent leur première expérience de bénévolat. Elles sont arrivées le matin même. "Les associatifs français nous ont dit d'aller faire un tour pour voir la jungle. Mais on aurait aimé distribuer des dons", regrette Jane, derrière ses lunettes de soleil. La plupart de ces humanitaires improvisés restent quelques jours. Les migrants les voient défiler, curieux, reconnaissants, mais aussi amusés parfois.

Une générosité difficile à gérer

Face aux dons massifs, venus de l'autre côté de la Manche, les associations françaises sont débordées. L'entrepôt du Secours catholique à Calais a failli être totalement paralysé, il y a une semaine. Pascal, bénévole de l'association a dû refuser un camion entier de vêtements. "On ne peut pas pousser les murs. Tous ces dons, c'est extraordinaire, mais on ne peut pas tout gérer. Il faut qu'ils s'organisent de leur côté. Trouver un entrepôt par exemple". Pour le moment, 15 tonnes de nourriture, de vêtements et de matériel de camping dorment encore à Londres, faute de place à Calais.

La quantité n'est pas le seul souci. Les dons sont parfois inadaptés. Des cartons entiers de saucisses de porc n'ont pas pu être distribués, les 3500 migrants étant majoritairement musulmans. "On a reçu des chaussures à talons et des dessous en dentelles. Ça n'a aucune utilité dans la jungle", se désole Maya de l'Auberge des migrants, une des figures de Calais. Elle regrette la méconnaissance des nouveaux bénévoles. Certains arrivent en plein milieu des campements pour distribuer les dons eux-mêmes. Des incidents ont ainsi éclaté durant l'été. Maya regrette la "désorganisation de ces nouveaux bénévoles. Il faut des distributions organisées. Il suffit qu'une seule personne s'énerve, et c'est la bagarre. Tout le monde est perdant".

Face à un tel afflux d'aide, Maya (photo) regrette la "désorganisation" des nouveaux bénévoles. Crédit: Eric Kuoch.

 

Mais petit à petit, les choses se mettent en place. CalAid s'organise désormais en ONG. Les associations françaises dispensent leurs conseils pour une meilleure organisation et coordination des deux côtés de la Manche. Le 26 septembre 2015, une centaine d'ouvriers du bâtiment et de la voirie publique, venus de tout le Royaume-Uni, se rendront à Calais. Ils seront accueillis par la trentaine de bénévoles permanents du campement. L'objectif sera de réaménager les ruelles et de nettoyer la jungle de ses ordures.

 

Photo: De gauche à droite: Dona, Angela, Jane et Maggie. Ces Anglaises sont venues des quatre coins de l'Angleterre pour aider. Crédit: Eric Kuoch.
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