J’ai testé une rencontre multiculturelle à l’aveugle. Et j'ai kiffé!

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Samedi soir, 20h45, métro Maraîchers dans le vingtième arrondissement de Paris, l’ambassadeur portera un foulard blanc. C’est avec ces uniques informations, reçues par email, que nous nous rendons, moi et trois autres invités, à un rendez-vous surprise. À peine le message reçu, l’excitation commence. À quoi vais-je assister? Taper "foulard blanc" plus "rituel" dans Google pour trouver des indices? Non, bon.

L’idée de ces rendez-vous surprises vient de la jeune association Kif Kif Vivre ensemble. Lancée en février 2014, elle organise des rencontres à l’aveugle. Mais pas n’importe lesquelles. L’objectif ici est de créer de la mixité. Kif Kif joue donc les entremetteurs afin de mélanger des personnes qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer. Pour participer, il suffit de s’inscrire sur le site en remplissant un questionnaire. Les participants pourront, par la suite, décider d’être soit ambassadeur, c’est-à-dire proposer une activité, soit invité surprise.

Brouiller les pistes

Le jour J, quelques minutes après être arrivée au métro Maraîchers, une jeune fille s’avance. C’est Anne, une "kiffeuse", comme on les appelle. Elle vient, elle aussi, participer à la rencontre. C’est sa deuxième fois. "J’ai assisté à la nuit de l’accessibilité avec l’association Jaccède. Nous étions par groupe de trois ou quatre et nous devions référencer les lieux accessibles aux personnes handicapées en nous promenant dans un quartier. Il y a eu de belles rencontres", raconte-t-elle.

Très vite, je sonde: a-t-elle une idée de ce que nous allons faire ce soir? "Je pense à une rupture du jeûne du ramadan. J’ai vu passer des appels au partage du ramadan sur le site de l’association". L’idée m’a aussi traversé l’esprit. Mais, histoire de croire en la surprise jusqu’au bout, je me dis qu’il vaut mieux brouiller les pistes en proposant d’autres options. J’évoque alors la possibilité d’une fête tibétaine, puisque notre seul indice est un foulard blanc (merci Google). Ça marche, le suspens plane toujours.

Classe sup’

Peu de temps après, arrivent Mariam et son mari Omar. Mariam est Malienne et porte une robe africaine blanche, tandis que son mari, Français, est vêtu d’un ensemble chemise-pantalon aux multiples couleurs. Ce soir, ce sera donc elle notre ambassadrice. Les premiers invités surprises sont déjà arrivés sur le lieu de la soirée, Mariam nous y conduit. Au cinquième étage d’un immeuble, Denis Griponne nous ouvre la porte. Nous sommes chez lui. Il est d’origine malienne lui aussi, mais surtout il est le président et cofondateur de Kif Kif Vivre ensemble. Aujourd’hui, il est là pour vivre et partager l’expérience avec nous. Autour de la table du salon, sur le canapé, il nous présente Bintou, sa maman qui est également présidente de l’association culturelle du quartier, Benkadi Afema XX.

Sont également présents Eléa et Arnaud, les autres kiffeurs de la soirée. Ils sont venus ensemble, poussés par la jeune Eléa. À 22 ans, cette étudiante en sciences politiques est avide de nouvelles rencontres. "J’ai grandi sans le vouloir dans une certaine homogénéité sociale. J’ai entendu parler de cette association et je me suis dit que c’était bien de voir d’autres choses", explique-t-elle. Arnaud est étudiant en droit à Aix-en-Provence et Anne, rencontrée au métro, travaille dans la finance. Les kiffeurs du jour sont donc tous blancs et plutôt CSP+, ou en voie de le devenir.

À la découverte du Mali

La fin du suspens est proche. On nous annonce le thème de la soirée: une rupture du jeûne du ramadan. Moyennement surprise donc. Mais pas moins heureuse que ces personnes nous acceptent dans un moment qui relève de leur intimité. On nous serre un verre de djimbéré (un jus de gingembre) que nous buvons du bout des lèvres, un peu gênés pour Denis et Mariam qui sont encore en plein jeûne, alors que la journée a été caniculaire. On s’échange des banalités. Puis, Mariam et Bintou nous parlent du ramadan, de ce que ça signifie pour elles, de leur pays.... On écoute, on pose des questions.

Après avoir rompu le jeûne, Mariam réalise sa prière sous les yeux des invités. Crédit: Magali Sennane.

 

L’heure de la rupture sonne: il est 22 heures passées. Comme le veut le rituel, chacun prend une datte et la mange. Mariam nous annonce qu’elle va prier. Nous l’accompagnons dans la salle de bain où elle nous montre les ablutions: une purification qui se fait avant la prière. Trois fois de suites elle se lave les poignets, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la nuque, les oreilles et termine, en toute souplesse, par les pieds dans le lavabo. Elle sort ensuite son tapis de prière dans le salon qu’elle positionne en direction de la Mecque et débute sa prière. En silence, nous observons. Mariam est très pieuse. Elle nous expliquera par la suite que pendant le ramadan elle dort peu la nuit et prie beaucoup. C’est un choix personnel, en phase avec ses convictions. Cela ne l’empêche pas pour autant de travailler toute la journée, en tant que femme de ménage. Nous sommes impressionnés par sa ténacité.

Comme à la maison

On se sent un peu comme chez soi, on met la table, tous ensemble. Bintou nous a préparé des spécialités d’Afrique de l’Ouest. Un djouka, de la viande et des légumes accompagnés de semoule à base de fonio et d'arachide pilés, ainsi que du moni, une bouillie à base de mil. On parle, de tout, de rien, de nos vies, de l’association. Le courant passe bien, sans qu’il y ait besoin de faire d’efforts. Si bien qu’il est plus de minuit à nos montres. La fin de la soirée est proche. Avant de quitter les lieux, Arnaud ne manque pas de demander la recette du jus de djimbéré à Bintou. "Je vais m'entraîner cet été et je reviendrai leur faire goûter pour avoir leur aval", annonce-t-il.

Eléa et Arnaud prennent note, auprès de Bintou, de la prochaine fête du quartier. Crédit: Magali Sennane.

 

La magie a opéré: les convives sont ravis et prêts à remettre le couvert prochainement. "Pourquoi pas devenir ambassadrice moi aussi, imagine Eléa. Ayant grandi à Bastia, j’aimerais pouvoir faire découvrir la culture corse. Et pourquoi pas aussi organiser des rencontres là-bas, ça ferait du bien, car il y encore beaucoup de racisme". L’association a d’ailleurs pour ambition de s’étendre à tout le territoire. "Ça pourrait l’être dès demain, si des personnes sont prêtes à jouer le jeu", note Denis.

On se claque la bise, en se disant qu’on se reverra peut-être prochainement. Probablement à la fête des griots dans le vingtième arrondissement où nous avons été invités, ou peut-être à un cours de cuisine du monde organisé par l’association de Bintou. Pourquoi pas, sinon, lors d’un prochain "kif". "Finalement, même venir dans ce quartier c’est aussi une découverte" lance Eléa sur le chemin du retour, direction la rive gauche.

 

Avec la  , partenaire de la rubrique Vivre ensemble.

 
Crédit photo: Andy Morales/Flickr.
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Commentaires

tres bonne soirée, le repas devait être bon