L’armée en guerre contre l’illettrisme

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En Outre-mer, l'armée française propose une remise à niveau scolaire et une formation professionnelle à plus de 5000 jeunes par an, grâce au "Service militaire adapté".

C'est une "école" de la deuxième chance. Dans les départements et les collectivités d'Outre-mer, le Service militaire adapté (SMA) est un dispositif d'insertion socioprofessionnelle militaire qui s'adresse aux jeunes, âgés de 18 à 26 ans, les plus éloignés de l'emploi. Depuis 2008, et ce malgré la crise, plus de 70% des volontaires passés dans les rangs de ces internats un peu particuliers ont trouvé un emploi à leur sortie (CDD ou CDI). Si bien que le président François Hollande a décidé de l'expérimenter dès l'automne 2015 en métropole.

Fait plus méconnu, la lutte contre l'illettrisme figure au cœur de l'action du SMA. Phénomène qui concerne les adultes, il désigne "des personnes qui, après avoir été scolarisées, n'ont pas acquis la maîtrise suffisante de la lecture, du calcul et des compétences de base pour être autonomes dans la vie courante", selon la définition officielle de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI).

Dans un contexte de chômage de masse, la remise à niveau proposée par l'armée est donc la clé de l'insertion professionnelle réussie des jeunes: "Pour être carreleur, il faut savoir calculer une surface ou faire sa comptabilité, donc des connaissances en mathématiques. Beaucoup de métiers exigent aussi le permis de conduire, or pour le passer, il faut pouvoir lire et comprendre des panneaux de signalisation", explique le Capitaine Lardoux, responsable de la communication au sein du commandement du SMA, à Paris.

Un tiers de volontaires en situation d'illettrisme

Parmi les missions fixées par le ministère des Outre-Mer dont il dépend, le SMA a pour objectif de recruter au moins un tiers de jeunes en situation d'illettrisme. Il fait pour cela passer aux candidats un test mêlant à la fois la lecture, compréhension, dictée (le tout à partir d’un programme télé) et maniement des chiffres. Il diffère en cela de l’exercice uniquement centré sur la lecture, que l’armée fait passer à tous les lycéens chaque année lors de la Journée défense et citoyenneté (JDC).

Une nécessité, car l’illettrisme est plus élevé dans les départements et collectivités d'Outre-mer qu'en métropole, pour des raisons sociales mais aussi culturelles. Ainsi, en Guadeloupe, 20% des jeunes étaient repérés "en difficulté de lecture" en 2011, contre environ 9% en moyenne nationale. "Pour la plupart, les jeunes parlent créole à la maison. Nous avons aussi beaucoup de Saint-Martinois, hispanophones et anglophones. Ils ne sont donc pas forcément illettrés dans leur langue d'origine", nuance, au téléphone, le Commandant Jérôme Merceron, directeur de la formation, du recrutement et de l'insertion au régiment SMA de Guadeloupe.

La remise à niveau scolaire: une clé pour réussir et être autonome dans la vie civile. Crédit: Virginie de Galzain.

 

Historiquement, le SMA a été créé en réponse aux émeutes de Fort-de-France de 1959 et à l’instabilité sociale dans les Antilles. D'après l'historienne Marie-Céline Whannou, il répondait à trois objectifs: "encadrer les jeunes", "dispenser une formation professionnelle répondant aux besoins économiques locaux tout en leur donnant des instructions militaires adaptées à leur environnement", et "permettre aux jeunes Martiniquais et Guadeloupéens de partir en Guyane sur la base du volontariat" pour y cultiver des terres. Malgré la suspension du service militaire par le président Jacques Chirac en 1997, le SMA a été maintenu sous la pression des élus d'Outre-mer qui le jugaient essentiel au bon fonctionnement de l'économie locale. En 2009, il a connu un important rebond, quand le président Nicolas Sarkozy a demandé le doublement du nombre de places en SMA. En 2016, 6000 volontaires devraient ainsi être accueillis.

Une adaptation pédagogique

Les volontaires, en situation d’échec scolaire, nécessitent une prise en charge spécifique. Le SMA travaille à la fois sur le savoir et le savoir-faire, via un enseignement professionnel formant à plus de 50 métiers, mais aussi le savoir-être (politesse, hygiène, respect des consignes etc.). Il cultive aussi le don de soi, dans la mesure où les volontaires doivent contribuer au fonctionnement de leur internat, apprendre les gestes de premiers secours et participer à des missions d’aide aux populations. Pour Steeve Grand, professeur des écoles et référent pédagogique du régiment SMA de Guadeloupe, les enseignements de base doivent être les plus concrets possibles: "Nous nous appuyons sur des compétences clés en milieu professionnel, nous cherchons à démontrer en quoi certaines connaissances de français ou de mathématiques sont indispensables pour avoir un métier".

Reprendre confiance et maîtriser le calcul, une condition d'épanouissement pour de nombreux métiers. Crédit: ADC Gilles Gesquière (Sirpa Terre).

 

Dans sa lutte contre l'illettrisme, le personnel pédagogique peut s'appuyer sur SMAlpha, un logiciel de remédiation cognitive développé pour l’armée, "pour réapprendre à apprendre", nous explique le Capitaine Crespel, chef de la cellule Etudes-Développement Formations au SMA. "Si la plupart des jeunes sont en échec, c'est que les méthodes classiques ne fonctionnent pas". Expérimenté dans les régiments de Service militaire adapté depuis 2012, ce logiciel a été développé par la société Gerip, spécialisée dans l’orthophonie et doit être l’objet d’une évaluation à l’automne 2015, avant sa possible généralisation. Avec ses 12.000 exercices, le logiciel permet de compléter les cours habituels, de façon plus intéractive.

Sans se substituer à l'école, l'armée assume de plus en plus son rôle social, selon le Capitaine Lardoux: "L'école est un système de masse qui a de bons résultats au global. Elle n'est pas responsable de ruptures familiales, par exemple, qui peuvent interrompre le parcours d'un élève. En encadrant un nombre plus limité de jeunes et de façon plus suivie, nous prenons notre part de responsabilité pour aider la jeunesse". En contrepartie, le jeune doit suivre cinq règles: être à l'heure, en tenue, respecter la sécurité, travailler en équipe, respecter son chef et rendre compte. Un avant-goût du monde professionnel et de la vie en société, en somme.

 

Avec la  , partenaire de la rubrique Illettrisme.

 

Photo de une: Le SMAlpha est la remédiation accompagnée et personnalisée sur un logiciel dédié à la lutte contre l’illettrisme. Crédit: Virginie de Galzain.
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