Renforcer le vivre ensemble en 2015, quelles sont les priorités? (partie 2)

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Pour nos experts du secteur associatif et institutionnel, le politique a un rôle important à jouer dans le vivre ensemble aujourd’hui.

Retrouvez la première partie de cette série d'entretiens.

 

François Soulage, ancien président du Secours catholique et président du collectif Alerte

Le problème de la question du vivre ensemble aujourd’hui, c’est qu’elle se pose essentiellement sur le fait de vivre avec des personnes de cultures différentes. C’est une approche très réductrice. Il s’agit plutôt de savoir comment vivre dans une société dans laquelle il y a des inégalités qui ne sont pas uniquement matérielles, mais aussi culturelles et politiques, car certains ont l’impression de ne pas être écoutés.

Les pistes sont, pour beaucoup, d’ordre politique: faut-il prendre des mesures pour compenser les inégalités ou doit-on prendre des mesures qui évitent les causes de ces inégalités? J’ai pour principe de dire aux responsables politiques de regarder d’abord ce qu’une mesure changera à la situation des plus pauvres. Sinon, elle ne les touchera pas et ils seront ainsi obligés de compenser les inégalités qu’ils ont créées. Cela ne se fait pas parce que nos dirigeants sont obnubilés par la classe moyenne, qui est celle qui vote, qui fait l’opinion, qui revendique. Les classes populaires n’ont pas de porte-parole, ne sont pas organisés en groupe pour faire des revendications. Personne ne les défend. Y compris les organisations syndicales, qui défendent d’abord les salariés mais peu les personnes en contrat à durée déterminée (CDD) ou en intérim. Ainsi, il faut faire vivre ensemble des "couches" populaires en crainte de marginalisation, des "couches" moyennes en crainte d’être oubliées ou de déclassification et des "couches" aisées qui se moquent de ce qui peut se passer tant que leurs intérêts sont servis. Le risque dans tout ça, c’est de basculer vers une société de violence sociale et peut-être un jour de violence physique. De la peur à la violence, il n’y a qu’un pas. Il faut donner de l’espoir à toutes les catégories de la population.

Je pousse également le secteur associatif à prendre davantage la parole et créer de vraies coalitions pour réagir collectivement en mobilisant la population. On ne peut plus rester au stade du militantisme. Je trouve aussi que les églises sont terriblement absentes de ce débat, alors qu’elles pourraient avoir un poids d’opinion publique considérable. Mais, nos évêques ont peur des réactions du peuple chrétien, devenu de plus en plus conservateur.

Finalement, que ce soit dans l’Eglise de France ou dans la politique, nous manquons de leaders, de porteurs de vision. Notre société n’en a donc pas. J’ai coutume de dire que nous sommes un pays vieux dans un monde jeune et que nous avons des institutions vieilles qui ne correspondent plus à la nécessité du monde dans lequel nous vivons.

Pierre Rabhi, initiateur du mouvement Colibris

Nous devons repenser la façon dont nous allons cohabiter dans cette nation. Il y a plusieurs réformes à apporter, mais la première selon moi concerne l’éducation des enfants. Apprendre aux enfants non pas à être compétitifs, l’un contre l’autre, mais leurs apprendre à être solidaires, pour sortir de ce système terrible dans lequel la dualité est beaucoup plus mise en avant que la coopération.

Un autre problème fondamental est celui des rapports hommes-femmes, notamment parce que les femmes sur la planète sont beaucoup trop subordonnées. C’est une anomalie. Il y a beaucoup à faire pour permettre aux femmes d’être à leur juste place. Enfin, le respect de la vie et de la nature me semble évidemment essentiel.

L’humanité doit comprendre qu’elle construit tous les jours sa propre perte, à travers son rapport à la nature et à l’être humain. Cela sera déterminant pour l’avenir. Chacun doit réaliser qu’il a une responsabilité personnelle pour participer au changement de société. Si nous attendons que les autres agissent à notre place, je ne vois pas comment nous pourrons changer la société. Cette prise de conscience doit se jouer à travers toutes nos relations humaines, qu’elles soient au sein du couple, de la famille ou du travail, partout où nous pouvons avoir une attitude bienveillante. En réalité, il s’agit d’éléments relativement simples, mais au final très compliqués à mettre en œuvre parce que nous sommes compliqués. Mais, si l’être humain ne change pas, s'il continue à détruire plus qu’à construire, il court à sa perte.

Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde

Il existe, depuis plusieurs années, une crispation sur la question des migrants qui est en train de s’accentuer. Nous faisons passer les personnes qui essayent de trouver refuge sur nos territoires pour des criminels. Il y a un refus de l’étranger, alors que nous pourrions aimer que la France soit une terre d’accueil. Nous cherchons à tout contrôler, à être dans le tout sécuritaire, plutôt que dans le versant humanitaire.

Il faut pourtant rappeler qu’il s’agit de personnes venant de zones de conflits, où leurs droits sont bafoués, qui se retrouvent pourchassées et maltraitées. Les migrants ne quittent pas leur pays d’origine par plaisir! Alors, quel accueil propose-t-on, en France, à ces personnes? Le minimum, c’est que la France, un territoire qui se dit défenseur des droits de la personne, mais aussi l’Europe, réfléchissent aux mécanismes d’accueil et de protection que nous pouvons leur offrir.

Il est donc nécessaire de mener une réflexion pour modifier les lois au niveau européen, notamment autour de la notion du droit à circuler. Nous faisons circuler des marchandises, voire tout type de choses dans le monde, nous sommes dans un phénomène de globalisation, pourquoi les hommes n’ont-ils pas alors le droit de circuler ? Il y a une responsabilité politique énorme pour proposer des alternatives durables. Si certaines mesures ont été annoncées, elles ne sont pour l’instant pas suffisantes. Pour cela, il faut aussi mettre les usagers des programmes au centre des réflexions pour faire évoluer les lois et les procédures. Les bénéficiaires ont beaucoup à dire.

Il me semble également indispensable de changer la vision que nous avons des migrants, à travers des messages plus positifs, sans stigmatisation. Ne plus montrer la migration uniquement à travers la crispation et le rejet de l’autre, mais à travers les actions positives. La population européenne est globalement en train de vieillir. Nous avons aussi besoin de ces personnes qui viennent alimenter les forces actives de la nation, avec tout ce qu’elles peuvent nous apporter comme énergie et comme vivacité pour porter notre projet de société.

Saïd Hammouche, fondateur et directeur du cabinet Mozaïk RH

Beaucoup ont le sentiment que les jeunes des quartiers n’ont pas envie de travailler. Pourtant, en Seine-Saint-Denis deux universités forment chaque année 15.000 jeunes. Cependant, le taux de chômage reste 2,7 fois plus important chez les jeunes issus des quartiers populaires. Il a plusieurs raisons à cela. Les discriminations, mais aussi un manque de compréhension des règles du jeu lorsque l’on est candidat sur le marché de l’emploi. Sans oublier l’absence de réseau. Or, les politiques de l’emploi actuelles concernent les jeunes chômeurs exclus de longue durée. On oublie de se concentrer sur les candidats prêts à l’emploi, qui ont juste besoin d’un coup de pouce. S’il existe des acteurs comme la mission locale, le pôle emploi ou l’Apec, aucun n’est spécialisé sur l’accompagnement de ces jeunes alors que nous avons besoin d’un suivi de qualité.

Un autre problème émane des universités qui excluent de facto dans leur recrutement les étudiants issus d’universités qu’elles ne jugent pas assez bonnes. Certaines universités parisiennes considèrent, par exemple, que si l’on vient de Seine-Saint-Denis il est impossible d’intégrer leur troisième cycle. C’est en cherchant à fabriquer des élites avec des élites qu’on ne garantira pas une mixité sociale en entreprise. Mais, les entreprises ont aussi besoin d’être accompagnées, en leur proposant de rencontrer ces publics, de revoir leur politique de recrutement. Il n’est pas possible de voir autant d’entreprises qui s’implantent dans certaines zones défavorisées, comme on le voit en Seine-Saint-Denis ou Gennevilliers, sans qu’il y ait d’activités directes avec ces jeunes.

Le marché de l’emploi est un vecteur d’intégration. Nous avons besoin d’inclure économiquement, et par conséquent socialement, cette jeunesse qui a envie de réussir, de se battre, de démontrer qu’elle peut créer de la valeur. La responsabilité est partagée entre l’État, les collectivités locales, le système éducatif et les entreprises. Mais, à un moment donné il est nécessaire d’avoir un chef d’orchestre qui puisse animer cette politique de traitement économique du chômage dans les quartiers.

 

Avec la  , partenaire de la rubrique Vivre ensemble.

 
Crédit photo: DR.
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