Renforcer le vivre ensemble en 2015, quelles sont les priorités? (partie 1)

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Quartiers populaires, religions, pauvreté, exclusion… Quatre experts du secteur associatif et institutionnel prennent la parole pour partager leurs pistes de réflexion sur le vivre ensemble aujourd’hui.

Anne Charpy, fondatrice de Voisin Malin

Dans les quartiers populaires, les habitants se sentent abandonnés. Il existe avec le reste de la ville une fracture physique, mais aussi une fracture psychologique avec le sentiment d’être mis à l’écart, d’être considérés comme des sous citoyens. La réalité que décrivent ces populations, c’est que les urgentistes ne viennent plus, les colis ne sont plus livrés, les professeurs absents ne sont pas remplacés… Et comme ils ne se mobilisent pas, de fait il y a un service public moins présent qu’ailleurs.

Malgré tout, on trouve dans ces quartiers énormément de personnes généreuses, qui ont le sentiment d’avoir déjà reçu et qui ont envie de partager. Ces personnes se sont souvent battues pour en arriver là et sont capables de secouer la France positivement.

Toutefois, pour renouer la confiance, il faut commencer par ne plus faire culpabiliser ces habitants, comme le font certains acteurs, en leur demandant de se prendre en main. Nous ne devons pas attendre que les habitants des quartiers viennent à nous. Pour cela, il faut rétablir un dialogue, s’intéresser à eux là où ils sont, venir jusqu’à chez eux pour leur donner des conseils et informations utiles sur des sujets concrets qui amélioreront leur quotidien.

Ensuite, les services publics doivent être plus accessibles, compréhensibles avec un véritable accueil. Aujourd’hui, notamment, la dématérialisation d’un certain nombre de services publics exclut les plus fragilisés. Les sites web, par exemple, ne sont pas conviviaux pour la majorité de ces personnes qui n’utilisent pas Internet. Enfin, il faut cesser la stigmatisation de ces quartiers. Il faut leur renvoyer une image positive, ce qui tient, pour beaucoup, du rôle des médias.

Francis Charhon, directeur général de la Fondation de France

La grande difficulté, en France, c’est que nous vivons dans un pays éclaté. Et ce principalement pour des raisons économiques. La pauvreté réduit le dialogue et clive la société. Mais la question du vivre ensemble est beaucoup plus globale: elle concerne aussi bien l’intergénérationnel, que la mixité sociale ou la mobilisation des habitants d’un quartier autour de projets collectifs. Il faut donc appréhender le sujet sous tous ses angles, pour empêcher les populations de basculer dans l’opposition. Il est ainsi essentiel de soutenir les milliers de petites initiatives qui existent ici et là. C’est en effet le maillage de l’ensemble de ces projets qui favorisera, à terme, la cohésion sociale.

Il y a quelques mois, plusieurs fondations se sont rassemblées pour créer le Fonds du 11 janvier, afin d’aborder la question du vivre ensemble de façon plus globale. Doté de 600.000 euros pour cinq ans, ce fonds financera dans un premier temps des associations qui mènent des actions sur le terrain, puis nous développerons deux volets pour la recherche et le partage de réflexions sur le sujet.

Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique, social et environnemental (Cese)

Depuis plusieurs années, j’alerte sur les risques de dislocation du lien social. Dans notre pays, il y a de plus en plus d’hétérogénéité, avec des concentrations d’échecs dans certains quartiers, des évasions de la réussite qui entraînent un échec de la mixité sociale et de l’égalité des chances.

Nous assistons à une fragilisation des concepts qui avaient fondé le pacte collectif. Ainsi, le collectif ne porte plus d’espérance pour la population au point, par exemple, que de nombreux jeunes s’interrogent sur le financement des retraites dont ils ne bénéficieront pas. Le chacun pour soi est en train de l’emporter… À cela, vient s’ajouter le discrédit des classes politiques, plus intéressées par des stratégies de conquêtes de pouvoir, qu’un pouvoir au service d’un projet de société. Les citoyens ne sont plus mobilisés par une communauté de pensée que pourraient représenter les partis politiques.

Le risque de fragmentation est important, mais en même temps il demeure beaucoup d’initiatives de solidarité de proximité. Les populations ont besoin d’affection, de reconnaissance, d’échange, notamment les jeunes. Il y a des réflexes de partage qu’il ne faut pas négliger, qui ne se font peut-être pas à l’échelle du pays, mais qui existent. Pour relever le défi du vivre ensemble, il est nécessaire d’apprendre à travailler ensemble, dès l’école là où le travail est souvent personnel et individuel. C’est une véritable révision culturelle qui doit s’opérer. La laïcité est aussi primordiale, ce qui implique l’apprentissage de la religion de l’autre. La laïcité, c’est la connaissance des religions, pas l’ignorance, car nous devons nous enrichir de la différence des autres.

Ensuite, nous soutenons au Cese qu’il faut favoriser l’inclusion plutôt que l’intégration. L’intégration est une responsabilité individuelle, lorsque l'on est en échec pour rentrer dans le système. Alors que l’inclusion repose sur notre responsabilité collective pour permettre à l’autre de se remettre en piste alors qu’il est en échec scolaire, au chômage, en situation de handicap, etc. Enfin, il faut libérer les territoires pour favoriser les initiatives locales, faire confiance aux citoyens pour créer des dynamiques, ainsi les solutions suivront. Il faut croire en l’intelligence des peuples. Les peuples vont toujours cultiver les choix d’espérances. Si nous lui donnons les moyens d’être intelligent, il sera intelligent.

Farah Maiza, vice-présidente de l'association Coexister

L’intérêt pour le sujet du vivre ensemble est beaucoup plus présent chez les jeunes qu’on ne le pense. Depuis notre création il y a six ans, de plus en plus de jeunes s’engagent et veulent œuvrer pour la société. Le but de notre association, c’est de montrer que, quelle que soit notre identité, notre religion ou notre culture, cela ne nous empêche pas de travailler ensemble et de réaliser des projets. Ce que l’on vit au quotidien, les actions de solidarité ou de dialogue que nous menons sur la diversité, c’est une manière de montrer que c’est possible à l’échelle de la société toute entière. Le fait que ce soit porter par des jeunes, c’est aussi un message d’espoir pour l’avenir.

On constate qu’aujourd’hui, il existe beaucoup de crispation, on ne préfère pas parler de soi, de son identité, surtout quand elle est religieuse parce qu’on a peur que ce soit quelque chose qui porte à conflits, que les autres ne le comprennent pas. Lorsque nous intervenons dans les collèges et lycées pour discuter de religions, on s’aperçoit que les préjugés existent par manque de connaissance sur un sujet, en fonction de ce qui se dit dans l’environnement familial, amical ou dans les médias.

On parle beaucoup, ces derniers temps, de l’enseignement du fait religieux à l’école publique. Je pense que c’est important, non pas pour faire de la théologie, mais pour apprendre à connaître l’autre, découvrir les bases des principales religions, en tant que savoir pour la culture générale, ce qui permettrait de réduire les préjugés. Ne pas en parler et toujours en faire un sujet tabou, cela ne fait pas avancer les choses.

 

Avec la  , partenaire de la rubrique Vivre ensemble.

 

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