Séisme au Népal: la route de l’enfer est-elle pavée de bonnes intentions?

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Des images chocs, les télévisions en boucle sur l’événement, les mêmes mots dans les bouches de tout le monde, lundi matin: un séisme a frappé, le 25 avril 2015. Des gens hagards au milieu des ruines de leur maison, des corps sous les décombres, certains déjà dégagés s’empilent sur le bord de la route, des survivants sans toit, sans eau, sans nourriture. Les images et les témoignages nous sont familiers et nous rappellent ces précédents: Philippines, Haïti, Pakistantsunami en Asie du Sud-Est

Le séisme a touché le Népal, l'un des pays les plus pauvres d’Asie. La catastrophe a toutes les caractéristiques d’une grave urgence humanitaire fortement médiatisée, où le capital sympathie pour le pays, son peuple et sa culture ainsi que la présence de touristes occidentaux pris dans la tourmente vont jouer un rôle d’accélérateur.

Se servir des erreurs du passé pour améliorer la gestion des nouvelles crises

De ce choc médiatique et l’émotion légitime que l’événement et la détresse des populations affectées suscitent, un formidable élan de solidarité se met en place. Etats, agences onusiennes, société civile et ONG se mettent en route pour financer, secourir, coordonner, nourrir, reloger, puis reconstruire un pays et relever une population qui fait face à cette épreuve. De ce formidable élan, les individus, les fondations et les entreprises vont prendre leurs parts de responsabilité en mobilisant leurs énergies et leurs moyens, afin d’aider du mieux qu’ils peuvent les acteurs de l’aide à secourir le Népal.

Pourtant, c’est un air de déjà-vu qui flotte dans l’air. Comme pour les précédentes "grosses" catastrophes humanitaires, ou plutôt "grosses" catastrophes humanitaires médiatisées, ce que les médias couvriront une fois les images chocs passées, sera principalement les ratés de ce bel élan, les plantages à tous les niveaux, ceux de la phase d’urgence et les suivants, aussi.

Loin de vouloir réfréner cet élan, loin de vouloir jouer les Cassandre et prophétiser des ratés, cette tribune veut, avec un regard expérimenté, rappeler que les erreurs du passé doivent servir à améliorer la gestion des nouvelles crises comme celle d’aujourd’hui au Népal. Et ainsi, tenter de canaliser cette énergie afin d’en tirer le maximum d’impact pour les victimes du séisme.

Gestion de la crise: le rôle du secteur privé est essentiel

Le secteur privé, entreprises et individus, a toute sa place à jouer dans ce type de réponse et son engagement est plus que le bienvenu: il est nécessaire. Néanmoins, pour qu’il soit efficace il faut qu’il soit mené de manière bien pensée et stratégique. En effet, si les montants mobilisés dans ce type de crises peuvent être très importants, leur répartition n’est pas toujours optimale.

Tout d’abord, la phase d’urgence bénéficie de plus d’attention et de plus de moyens. D’une part, grâce aux toutes premières levées de fonds encore chargées d’images et d’émotions auprès du grand public; d’autre part, grâce aux premières conférences de presse des ministères des affaires étrangères qui s’engagent au côté des autorités pour le peuple népalais. Cette phase initiale est évidemment essentielles. Mais qu’adviendra-t-il dans le moyen et le long terme, où les besoins et les conséquences se feront aussi lourdement ressentir, mais que les médias ne seront plus là?

Ensuite, certains lieux plus accessibles ou plus exposés médiatiquement capteront plus l’attention des acteurs, laissant certains villages aux communautés déjà fortement marginalisées avec très peu d’accès à l’aide. Enfin, les grands acteurs internationaux, certes reconnus et efficaces (pour la majorité d’entre eux), capteront l’essentiel des ressources grâce à leur réputation, leur habileté en communication et leur savoir faire dans les cercles de coordination où se décident des financements institutionnels. Cette aide se fera au détriment des acteurs locaux, seuls à même de poursuivre l’action sur le long terme. En outre, ce n’est que par un soutien structurel à ces acteurs locaux que les germes du développement futur et les prémices d’une résilience pourraient être annoncés.

Ne pas confondre urgence et précipitation

Le secteur privé à un grand rôle à jouer car il est le seul à pouvoir jouir d’une liberté totale dans l’allocation des fonds. Il peut ainsi aller chercher là où il aura le plus d’impact; là ou les autres acteurs ne sont pas; là où il y a un manque structurel de financement entre la phase d’urgence, durant laquelle les grands acteurs ont toute leur place, et la phase plus complexe de reconstruction, durant laquelle les acteurs de plus petite taille, ancrés localement, ont leur légitimité.

L’implication dans une crise majeure, même si elle se fait dans l’urgence, ne doit pas être faite dans la précipitation. Et si l’émotion est immédiate après le séisme, la réponse ne doit pas se concentrer exclusivement sur cette phase d’urgence. C’est là que réside la complexité: faire la balance entre ce qui doit être dépensé dans l’immédiat et ce qui, plus difficile à mettre en œuvre, doit se faire dans la durée, avec une exigence de qualité, un suivi approprié, un choix de partenaire, de secteur, de lieu à penser de manière stratégique ou sur les conseils avisés de professionnels expérimentés.

En outre, peut-être est-il utile de le rappeler (même si cela peut paraître évident): dans une phase d’urgence aiguë comme celle que vit actuellement le Népal, le légitime désir de solidarité et d’engagement ne saurait en rien justifier l’envoi de personnes non expérimentées, de matériel, articles ou solutions techniques non sollicitées, ou de toute autre chose qui ne serait pas en adéquation avec les besoins définis par les professionnels de l’aide et les populations bénéficiaires. Comme elle l'a déjà trop expérimenté par le passé, la machine de l’aide, dans le chaos d’une grosse catastrophe humanitaire, n’est pas capable de gérer ce dont elle n’a pas besoin.

Alors mécènes, philanthropes, entreprises, fondations, citoyens… À vos carnets de chèques! Mais si vous voulez être sûr de l’impact de votre don, soyez fins et responsables dans la manière de l’utiliser et, au besoin, faites-vous conseiller.

 

Photo: Un sauveteur et son chien parcourent les décombres, dans la ville de Chautara, au Népal. 29 avril 2015.Crédit: DFID-UK Department for International Development/Flickr.
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