"Les intérêts des entreprises convergent avec les problématiques du développement"

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Youphil.com: Pourquoi le secteur privé doit-il être un acteur de développement dans le cadre des Objectifs de développement durable (ODD)?

Jean-Michel Severino: D’abord parce qu’une partie des thématiques des ODD concernera l’emploi. Et la part la plus importante de la création d’emplois émanera du secteur privé. Les PME ont un rôle primordial à jouer, puisque ce sont les principaux employeurs, partout dans le monde. Ensuite, nous avons besoin du secteur privé dans le domaine des infrastructures, notamment dans les secteurs de l’eau et de l’énergie. Les investissements publics joueront un rôle significatif. Cependant, que ce soit pour contribuer au développement ou pour des raisons lucratives, les investisseurs privés deviendront acteurs de ce marché. Enfin, dans les pays les plus pauvres, l’accès insuffisant à certains services, comme l’éducation ou la santé, seront fournis par les acteurs privés à but lucratif ou non lucratif tels que les fondations.

Pour ces trois raisons, nous devons mobiliser le secteur privé dans le développement. D’un côté, en permettant à des acteurs privés à but non lucratif de s’investir en leur montrant les opportunités et la façon dont ils peuvent y contribuer. Et, d’un autre côté, en facilitant les conditions d’investissement des acteurs privés à but lucratif dans les secteurs nécessaires pour atteindre ces ODD. Il y a donc une problématique d’alliance globale, qui va impliquer que l’on resserre les liens et mobilise tous les acteurs autour d’objectifs d’intérêts communs.

Les entreprises sont-elles prêtes à s’engager dans des démarches de développement durable?

Je pense que oui. Le secteur privé est extrêmement divers. Certaines entreprises ont une vision purement lucrative, mais, dans les secteurs comme l’eau, les équipements ou l’alimentation, les intérêts des grandes entreprises convergent sur le long terme avec les problématiques de développement. C’est pourquoi elles acceptent d’échanger avec les acteurs publics pour définir les bonnes pratiques à adopter, mais aussi dialoguer sur les politiques publiques. Parallèlement, elles s’investissent concrètement à travers des projets.

Par exemple?

C’est le cas de Danone qui mène une réflexion poussée dans le domaine de la nutrition et de l’alimentation des populations pauvres. Elle le fait notamment à travers plusieurs fonds, tels que Danone communities pour le social business ou Livelihoods, pour la protection des ressources naturelles. Parmi les grandes entreprises françaises, les exemples similaires sont nombreux chez GDF Suez, Lafarge, Schneider Electric... Les entreprises sont donc non seulement très actives par le biais d’initiatives concrètes qui ont un poids significatif sur le terrain et en même temps engagées dans un dialogue avec les pouvoirs publics et les acteurs internationaux.

Alors, que manque-t-il aujourd’hui pour une généralisation de ces pratiques?

Nous sommes au début d’un mouvement, la dynamique est là, il faut l’approfondir pour lui donner de l’ampleur. Les entreprises doivent s’engager davantage et poursuivre les efforts de sensibilisation à l’échelle internationale, notamment sous l’impulsion des Nations Unies.

Cela suppose deux choses. D’abord, il faut laisser du temps pour permettre aux différentes pratiques de se professionnaliser. La plupart des initiatives sont récentes puisqu’elles datent de la dernière décennie. Ensuite, il est indispensable que les acteurs publics se mobilisent activement à côté des acteurs privés pour développer ces activités qui consistent à contribuer à des objectifs d’intérêt général à travers des instruments de marché. Nous avons besoin en particulier que "l’impact investment" [investissement à impact social, NDLR] soit davantage connu des investisseurs publics et privés, et que des fonds plus significatifs se mobilisent autour de cette activité.

De leur côté, les ONG plaident pour que l’implication du secteur privé passe par une plus grande responsabilité fiscale, qu’en pensez-vous?

La responsabilité fiscale des entreprises est indispensable. Mais, elle ne sera pas obtenue sans une amélioration des politiques publiques. Pourquoi? Parce que tant qu’il y aura des législations fiscales différentes d’un pays à l’autre, il est impossible d’espérer que les entreprises refusent d’exploiter ces législations.

Une entreprise internationale dont les opérations sont basées dans une cinquantaine de pays a le choix de la fiscalité sur laquelle elle peut opérer. Elle ne va pas volontairement choisir la fiscalité la plus lourde alors que ses concurrents ont opté pour la plus légère. Je dirai même que si vous êtes un actionnaire, vous seriez en droit de l’accuser de léser vos intérêts. Donc, selon moi, il est normal que les entreprises respectent la loi et qu’elles ne se lancent pas dans des montages financiers complexes dans le but d’échapper à la fiscalité, mais il faut surtout une harmonisation fiscale internationale.

Quelles sont les pistes de financement possibles pour les ODD, notamment pour le secteur privé?

Le principal moteur de financement public pour les ODD reste les budgets des pays en développement. Il existe cependant d’autres ressources: l’aide publique au développement, l’investissement direct à l’étranger, l’investissement financier privé, l’investissement des ONG et des fondations, l’impact investment...

Le défi, c’est d’élargir ces sources et de faire converger les politiques de ces acteurs afin d’avoir un maximum d’impact. Nous ne pourrons y arriver qu’au travers de l’échange et de la construction de valeurs communes. Selon moi, l’ONU a un rôle très important à jouer dans l’animation de ce dialogue.

Quel sera alors l’avenir de l’aide publique au développement?

L’aide publique au développement [APD, NDLR] n’a jamais été la première source de financement du développement. Ce sont les budgets des États et les investissements privés qui le sont. Cela devrait donc continuer à être le cas. Aujourd’hui, l’importance relative de l’APD va continuer à diminuer par rapport aux autres sources de financement. À moins que l’on trouve de nouveaux moyens de prélèvement qui amèneraient à son explosion. Mais, ce n’est pas le scénario le plus probable.

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Cet article a initialement été publié en mars 2015 dans la Lettre professionnelle "Tendances de l'innovation sociétale".

 

Crédit photo: Roy Luck/Flickr.
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