Handicap: créer son entreprise pour enfin être maître à bord

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Audrey Vermeulen, 30 ans, atteinte du syndrome d’Ehlers Danlos, qui provoque, parmi de très nombreux symptômes, des douleurs permanentes et une grande fatigabilité. A créé le cabinet d’architecture d’intérieur et de design Arcandy.

"On peut adapter son poste de travail"

"Lorsque j’étais salariée, cela ne se passait pas très bien. Notamment à cause des horaires: je devais démarrer à 7h45 tous les jours, ce qui voulait dire me lever à 5 heures car le réveil est très difficile, cela me prend parfois trois heures pour retrouver la mobilité de mon corps. Dans une entreprise, les gens ne comprennent pas ce genre de choses. Être à son compte quand on est handicapé permet d’être maître à bord: on peut adapter son poste de travail, ses horaires. Et puis je voulais être à mon compte depuis longtemps, dans ce métier il le faut si l’on veut pouvoir créer.

Je travaille sur des chantiers classiques et sur certains liés au handicap. Le fait que j’aie 'testé' presque tous les handicaps -sourde, aveugle, muette, en fauteuil…- peut créer une compétence et une pratique de l’espace particulières. Cela m’a donné une motivation énorme. Avoir un handicap ne m’a pas trop perturbée d’un point de vue professionnel, les clients sont relativement compréhensibles.

C’est malgré tout parfois très compliqué, car je m’épuise. Un architecte travaille 70 heures par semaine au minimum, sachant que je passe déjà des heures à me rééduquer. Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir le choc très longtemps. Avant de se lancer, il faut prendre le temps de mesurer l’impact sur sa santé et avoir des plans B, au cas où. Je conseillerais également de s’entourer d’un maximum de gens qui connaissent le métier et de travailler avec quelqu’un qui puisse compenser le handicap. L’association valide-invalide est vraiment bien."

Esteban Verdiere, 30 ans, a perdu l’usage de son bras gauche lors d’un accident de voiture. A créé le cabinet de consultant en autonomie, accessibilité et innovation Coach Autonomy.

"Mon handicap est un atout par rapport à la concurrence"

"Quand j’étais employé dans l’aide à domicile, j’ai vu qu’il y avait un manque de conseil envers les personnes dépendantes pour leur permettre d’acquérir du matériel et j’ai eu envie de créer ma société. J’ai réfléchi au projet pendant deux ans et me suis fait accompagner, car il y a beaucoup de connaissances que je n’avais pas. BGE m’a aidé à porter un regard global sur ma démarche, l’Agefiph [Association du fonds de gestion pour les personnes handicapées, NDLR] m’a donné 6000 euros et l’Adie m’a accordé un prêt.

Dans une entreprise standard, les choses simples comme se restaurer peuvent être compliquées pour une personne handicapée. Aujourd’hui, en tant que patron, je peux décider de la direction donnée à la politique du handicap de ma société. Sans compter que mon handicap est un atout par rapport à la concurrence [Coach Autonomy fait également de la mise aux normes d’accessibilité de bâtiments, NDLR]. La vision de mon entreprise, ce sont des choses que j’ai réalise 200.000 euros de chiffre d’affaires; je ne suis pas certain que je serais arrivé aux mêmes résultats, si vite, dans un autre domaine que le handicap [Esteban Verdiere a créé son entreprise en avril 2014, NDLR].

Il faut bien prendre conscience que lorsque l’on a un handicap, le corps s’adapte toujours: je ne peux pas me servir de mon bras gauche mais ma femme appelle mon bras droit son marteau; une personne qui ne peut pas bouger les jambes aura une activité cérébrale beaucoup plus développée, etc. Il faut faire de cette contrepartie une réelle force pour devenir chef d’entreprise. Si l’on s’investit réellement, le handicap n’est pas un obstacle."

Guillaume Sitruk, 31 ans, infirme moteur cérébral. A créé l’entreprise de graphisme G6trucs. Lauréat du prix de l’association Aide aux entrepreneurs handicapés en 2013.

"Travailler à mon rythme et dans des conditions qui me conviennent"

"Avec mon expérience d’un an et demi dans une imprimerie, je pensais que ce serait facile de trouver du travail. Mais à chaque fois qu’une opportunité se présentait, un paramètre posait problème, comme les transports ou ma vitesse d’exécution. Du coup, je me suis dit qu’en créant mon entreprise, je travaillerais à mon rythme et dans des conditions qui me conviennent.

Créer une société, ce n’est vraiment pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est le côté commercial, savoir se vendre, trouver des financeurs. J’ai des difficultés pour démarcher les clients, faire en sorte qu’ils dépassent les a priori du premier contact. Si la personne est un peu au courant de mes difficultés, cela se passe bien. Sinon c’est plus compliqué, notamment parce que j’ai des problèmes d’orthographe.

Il faut bien réfléchir avant de se lancer. Ne pas compter ses heures de travail, ne pas se dire que créer une entreprise va être plus facile qu’être salarié. Cela me demande deux fois plus d’investissement personnel. Pour l’instant, cela ne marche pas assez bien pour que j’aie des revenus réguliers: j’aimerais garder mon entreprise et avoir un travail salarié à côté. Même si c’est compliqué parfois, globalement je suis satisfait d’avoir créé ma boîte, cela marche toujours mieux que si je n’avais rien fait."

Alexie Riera, 50 ans, atteinte d’un syndrome douloureux chronique l’empêchant d’utiliser ses bras. A créé la ligne de lingerie Tentation du soir.

"Il y a un beau discours, mais pas de volonté"

"Je faisais depuis 1998 de la gestion administrative dans le cabinet d’avocat de mon mari, mais je n’arrivais plus à tenir mon poste, qui demandait trop de manipulations des bras. Il fallait que je change de métier et que je fasse quelque chose qui me plaise. J’ai obtenu une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé en 2011 et j’ai alors demandé à l’Agefiph qu’elle m’envoie la liste des choses auxquelles j’avais droit, puisqu’à cause de mes bras, je ne pouvais pas la consulter sur internet. Ils ne l’ont jamais fait, et ne répondent jamais à mes demandes. J’ai un logiciel de dictée vocale, d’une valeur de 750 euros, que je me suis payé seule. Je me suis acheté un iPhone, grâce auquel j’utilise Siri: je me le suis payé seule. Il y a une porte dans mon bureau que je n’arrive pas à ouvrir à cause de mes bras: elle reste comme cela. Je n’ai pas d’aide informatique. En clair, je n’ai rien.

J’espérais que la MDPH [Maison départementale des personnes handicapées, NDLR] me trouverait des gens qualifiés pour m’aider dans mon quotidien, qui puissent me dire quels gestes éviter, que l’on m’apporte des solutions pour un mieux-être, mais je n’ai rien obtenu. Si j’avais eu ne serait-ce qu’une aide pour mes bras, j’aurais pu promouvoir mon entreprise sur les réseaux sociaux. Mais j’ai une reconnaissance de handicap à 50%, ce qui ne donne droit à rien.

Ma société ne vit pas, parce que je n’ai pas les moyens de la faire vivre. J’ai investi 100.000 euros pour me lancer et je n’ai pas eu un centime d’aide. Ma situation physique et morale s’est vraiment dégradée. Je ne regrette pas de l’avoir fait, mais c’est un échec économique. Je me pose la question d’arrêter. Il y a un beau discours sur l’embauche des handicapés, mais derrière il n’y a pas de volonté de nous aider."

Florence Benedette, 35 ans, sourde. A créé Faire une formation, un centre de formation pour personnes entendantes.

"Montrer que je pouvais faire mieux que d’autres avec mon handicap"

"En 2009, j’ai décidé de devenir formatrice sous le statut d’auto-entrepreneur, puis, l’année qui a suivi, j’ai commencé à me renseigner pour monter un centre de formation. Les gens étaient très négatifs, ils m’ont dit que c’était impossible car on ne donne plus facilement le numéro de centre de formation et parce que je suis sourde… Quelqu’un qui n’a pas de diplôme et pas de handicap peut avoir un numéro et moi qui ai des diplômes et un handicap, on ne me le donnerait pas? Finalement, j’ai monté un dossier et en moins de trois semaines, il a été validé. J'ai voulu montrer que je pouvais faire mieux que d'autres avec mon handicap, c'est mon leitmotiv!

Je suis appareillée, ce qui me permet d’entendre les voix, et je lis sur les lèvres. J’explique à mes stagiaires qu'il est impoli de parler tous en même temps et que c'est impossible pour moi de parler par dessus les voix des autres. Quand on a une question à me poser, on lève la main comme des adultes civilisés. Quand j'ai un rendez-vous, j'explique que je suis malentendante et qu’il faut me parler en face, sans mettre la main devant la bouche. Des commerciaux arrivent parfois à l'improviste au centre de formation, sans sonner, et me demandent à parler à mon directeur. Quand je leur dis que je suis la directrice, ils sont assez bluffés et gênés de leur indélicatesse. Pour entreprendre avec un handicap il faut s'armer de patience et surtout avoir fait un travail sur soi, afin de pouvoir gérer les réactions des gens, les peurs, les frustrations…

 

Crédit photo: Steven Depolo/Flickr.
 

Avec  , partenaire de la rubrique handicap.

 

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