"En Syrie, des enfants n'ont connu que la guerre, la perte de leurs proches et la déscolarisation"

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Près de 14 millions d'enfants subiraient les effets dévastateurs du conflit syrien, s'alarme l'Unicef.

Près de 7,5 millions de jeunes Syriens ont besoin d'une aide humanitaire; 2,6 millions d'enfants sont déscolarisés; 2 millions sont réfugiés en Turquie, au Liban ou en Jordanie… Au total, quelque 14 millions d'enfants (en 2013, la Syrie comptait près de 23 millions d'habitants) seraient touchés de près ou de loin par les conflits qui ravagent la Syrie et l'Irak, selon un rapport de l'Unicef publié le 12 mars 2015.

Alors que la crise syrienne entre dans sa cinquième année, l'organisation onusienne de protection de l'enfance lance un appel à l'aide pour mobiliser la communauté internationale sur le sort de ces enfants, réfugiés hors des frontières syriennes ou bloqués sous les bombes. Sur les 814 millions de dollars (environ 772 millions d'euros) nécessaires à l'Unicef pour mener à bien ses missions en 2015, "seuls" 100 millions de dollars ont été récoltés mi-mars 2015.

Pour avoir un aperçu des enjeux que représente la question des enfants syriens, nous avons rencontré Laurent Chapuis, spécialiste de la protection de l’enfance à l'Unicef pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.

Youphil.com: Près de 14 millions d'enfants seraient touchés de près ou de loin par les guerres en Syrie. Est-ce exagéré de dire que ce sont les premières victimes?

Laurent Chapuis: Oui, ce sont bien les premières victimes du conflit, car par définition ils sont plus vulnérables. Pour eux, les conséquences sont multiples et variées: le conflit a des effets à la fois sur l'éducation et sur la santé.

En Syrie, plus de deux millions d'enfants sont déscolarisés. Près d'une école sur cinq ne fonctionne plus, car elles ont été détruites ou utilisées par des groupes armés. Des parents hésitent à envoyer leurs enfants à l'école une fois que celle-ci a été prise pour cible. Plus de 50.000 enseignants sont décédés ou ont quitté le pays.

En ce qui concerne le système de santé, un tiers des structures ne fonctionnent plus et on estime que la moitié des médecins syriens ont quitté le pays. Imaginez l'impact à long terme…

Quelles sont les menaces qui pèsent sur eux?

Cela varie d'un contexte à l'autre. En Syrie, la principale menace est l'exposition directe à la guerre: des violences physiques ou domestiques, des mutilations, le recrutement par des groupes armés et évidemment la mort. L'un de nos axes de travail est d'ailleurs de documenter précisément certains cas de violences, de manière à démontrer l'impact du conflit. En 2014, nous avons ainsi documenté plus de 2000 cas individuels.

On constate également un accroissement du travail des enfants et une augmentation des mariages précoces. Les familles pensent qu'un enfant marié, c'est une bouche de moins à nourrir. Dans certains cas, pour les garçons, le mariage est utilisé comme prévention au recrutement. Les parents se disent: "Si mon fils est marié, il a moins de risque d'être recruté ou d'avoir envie de rejoindre un groupe armé, du fait de ses responsabilités familiales."

Dans les pays qui accueillent des réfugiés [Liban, Jordanie, Turquie, NDLR], l'exposition au conflit est différente. Ceci dit, les violences ou les châtiments corporels ont aussi tendances à s'accroître au sein de ces populations en détresse, sans emploi et marginalisées.

Près de 2,6 millions d'enfants se retrouvent déscolarisés, selon les données de l'Unicef. Comment intervenez-vous auprès d'eux?

Nous travaillons avec un grand nombre d'organisations: l'UNRWA ou le Haut commissariat aux réfugiés (HCR), par exemple. Mais aussi des ONG nationales ou internationales, comme le Croissant-Rouge syrien. Nous avons aussi des partenariats avec des associations locales très implantées dans leur communauté, qui connaissent les besoins et qui nous permettent de toucher des populations auxquelles nous n'aurions pas accès directement. Nous leur apportons un soutien technique et financier.

L'Unicef met en œuvre des programmes de santé, d'éducation et de protection de l'enfance. En 2014, ce sont près de 2,8 millions d'enfants syriens qui ont bénéficié d'un appui à la scolarisation: via de la formation professionnelle pour les enseignants, mais aussi par la distribution de fournitures scolaires.

Toujours en 2014, plus de 3 millions d'enfants syriens ont été vaccinés contre la polio, et 800.000 contre la rougeole. Ceci pour réduire ou répondre aux conséquences du conflit chez ces enfants.

L'une des approches de l'Unicef est aussi d'offrir aux enfants des activités culturelles, éducatives ou sportives. Ceci pour les aider à se reconstruire et à mieux gérer l'impact du conflit au quotidien. En 2014, 300.000 enfants syriens ont bénéficié de ce type d'activités.

En quoi la présence en Syrie et en Irak de l'Etat islamique change-t-elle la donne?

La présence de Daech dans certaines zones rend notre intervention impossible ou très compliquée. L'Etat islamique commet des violences physiques ou sexuelles à l'égard des enfants. Ils les recrutent également comme combattants, porteurs ou espions. Daech est extrêmement "transparent" sur ces pratiques, c'est devenu une stratégie de communication. Ça, c'est nouveau!

Le recrutement d'enfants, lui, n'est pas nouveau. Depuis le début du conflit en 2011, plusieurs groupes armés, dont des milices pro-gouvernementales, utilisent des enfants. La précision est importante, car Daech occupe toute la scène médiatique, mais il ne faut pas oublier que des violences ont été commises par d'autres groupes armés.

Vous parlez du recrutement d'enfants, comment les combattants de l'Etat islamique s'y prennent-ils?

Leur approche reste à documenter. Mais je ne pense pas que les enfants ou leur famille aient le choix. Le recrutement de jeunes de moins de 18 ans est contraire au droit international humanitaire et doit être combattu. Que l'enfant soit consentant ou non.

Le conflit syrien entre dans sa cinquième année. Quel est l'impact psychologique sur ces enfants?

L'exposition au conflit a un impact immédiat et à long terme. Une fois adulte, l'enfant aura du mal à se construire s'il a été confronté à la violence plus jeune. Et plus la violence est aiguë, plus ce sera compliqué. Lorsque l'on force un enfant à commettre des atrocités, surtout envers sa propre communauté ou sa famille, on le coupe à jamais de cette communauté. On le rend plus influençable et dépendant des adultes qui abusent de lui. Aujourd'hui, en Syrie, des enfants âgés de 4 ou 5 ans n'ont connu que la guerre, la perte de leurs proches et la déscolarisation.

Pour les adolescents, c'est aussi compliqué: au moment de faire des choix d'adulte, ils n'auront connu qu'un contexte de violence extrême et de chaos. Enfin, pour les enfants réfugiés dans les pays voisins il y a une forme d'anxiété et de dépression: ils ne savent pas de quoi demain sera fait.

 

Crédit photo: UNICEF/MENA2014-00002/Romenzi.
Crédit photo de Laurent Chapuis: UNICEF MENA/Hazou.

 

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