Sandra Lamarque, l'urgence humanitaire au féminin

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En 2012, Sandra Lamarque a pris les rênes du "desk" urgence de l'ONG Solidarités International. Nous l'avons rencontrée à l'occasion de la Journée internationale de la femme, le 8 mars.

Fixer un rendez-vous avec un humanitaire, cela se mérite. Je n'ai jamais été bon en maths, mais il y a de fortes probabilités pour que la date convenue soit repoussée. Bingo! "Sandra est bloquée à Londres", m'informe par mail l'un de ses collègues la veille de notre rencontre. Se retrouver clouée outre-Manche à cause d'un train, pour une spécialiste de l'urgence, cela relève de la cocasserie.

Soyons honnête, Sandra Lamarque n'a pas grand-chose à voir avec l'idée que je me faisais d'une urgentiste humanitaire. Une allure fluette, des traits fins et une mèche de cheveux parfaitement basculée sur le côté laisse entrevoir une jolie paire d'yeux marrons. Un style plus proche d'une "working girl" que de l'humanitaire "à la Kouchner". Quand elle n'intervient pas au quatre coins de la planète sur des théâtres de crise, Sandra Lamarque cornaque son équipe au sein de l'ONG Solidarités International, située à Clichy-la-Garenne.

Cela ne se fait pas de demander son âge à une femme. J'ose et à ma question, elle me répond 30 ans. Une jeunesse dans le métier qui ne l'a, pour autant, jamais vraiment handicapée: "Je n'ai jamais ressenti cela comme un obstacle. Mais on sent parfois que l'on n'est pas prise au sérieux […]. Cela peut arriver avec certains bailleurs ou représentants des agences onusiennes, qui vous voient débarquer et qui vous testent un peu", s'amuse la jeune femme.

"Ce qui m'inquiète, c'est de voir que notre espace se réduit"

D'Haïti aux Philippines, en passant par l'Irak, le Kirghizstan, le Myanmar ou encore la Syrie, Sandra en a connu des théâtres d'opérations. Originaire de Montargis, dans le Loiret, elle goûte à l'humanitaire de terrain après des études en relations internationales et un master de développement et action humanitaire, à la Sorbonne. En 2007, après un premier stage de journalisme dans un journal sénégalais -pour elle, journalisme et humanitaire sont "deux approches qui se rejoignent"-, elle débarque en Afghanistan, alors en pleine guerre. Elle n'est âgée que de 22 ans. Une première expérience de quatre mois avec l'ONG Acted -qui deviendra par la suite son premier employeur- et qui se transformera en une mission de presque deux ans.

Sur cette carte, volontairement à l'envers pour montrer qu'il y a différentes façons de voir le monde, les différents théâtres sur lesquels est engagée Solidarités International. Crédit: Romain De Oliveira.

 

L'urgence humanitaire a souvent été perçue comme le pré carré des hommes, où les femmes ont longtemps été tenues à l'écart. À ce sujet, en 2012, la revue Grotius, dédiée à la géopolitique de l'humanitaire, parlait même d'une situation qui oscillait entre "déni et tabou". Mais les temps ont changé. Dans les amphis, les filles forment le gros des rangs des jeunes désireux de s'engager dans cette voie. Surtout, leur "condition" de femme est parfois jugée comme un atout pour accéder aux populations: "Lors de ma première grosse expérience en Afghanistan, mon statut de femme occidentale m'a avantagé. J'avais accès à la fois aux hommes et aux femmes, alors que mes collègues masculins ne pouvaient pas directement approcher les femmes […]. Mais dans les pays où les choses se radicalisent et se tendent un peu, je pense à la Syrie notamment, cela peut devenir très compliqué. Cela m'énerve et m'attriste", relativise Sandra.

Pour elle, l'équilibre entre hommes et femmes dans l'humanitaire est indispensable. "Ne serait-ce que pour avoir accès à toutes les populations, et pas seulement aux hommes". Pensive, elle va plus loin: "Ce qui m'inquiète beaucoup, c'est de voir que notre espace en tant que femme sur certaines scènes humanitaires se réduit: notre 'espace' de parole, notre visibilité… Cela me fait très peur!"

Ebola: entre peur d'y aller et "autocensure"

Après l'indispensable passage par la machine à café, Sandra me reçoit dans la salle de "briefing Ebola". À la fin de l'été 2014, Solidarités International s'est en effet engagée dans la bataille contre le virus mortel. En collaboration avec d'autres ONG, elle a participé à la création d'un centre de prise en charge des malades à Moyamba, petite ville située dans le Sud-Ouest de la Sierra Leone. "Ce n'était pas le choix de la direction. Mais avec mon équipe et d'autres personnes en interne, nous avons beaucoup poussé [pour s'engager sur le terrain Ebola, NDLR]", raconte-t-elle.

Sous son impulsion, Solidarités International finit par se rapprocher de l'ONG Médecins sans frontières (MSF) Belgique, présente sur le front de l'épidémie depuis les premières heures, pour être formée et définir ses modalités d'action. Courant décembre 2014, Sandra Lamarque reste deux semaines en Sierra Leone pour lancer la mission et coordonner les équipes. Au jour le jour, elle tient une chronique sur le site de nos confrères de Libération. Une sorte de carnet de bord, un défouloir épistolaire empli d'émotions. Elle y décrit ses "peurs", ses "angoisses", son "découragement", souvent, mais aussi ses moments de joie, parfois. "Même si ce n'était pas l'objectif premier, je me suis aperçue que cela m'aidait beaucoup."

Pour Solidarités International, spécialisée dans l'assainissement de l'eau et la sécurité alimentaire, porter leurs efforts sur un terrain comme celui d'Ebola était une première. Les équipes n'étaient tout simplement pas formées pour intervenir sur ce terrain là. "Il y avait aussi une forme d'autocensure de notre part. On se disait que l'on ne pouvait pas y aller, que l'on n'avait rien à faire là-bas. L'aversion aux risques devient de plus en plus forte dans nos organisations. Mais pu****, quand on a un mandat, il faut y aller!", lâche Sandra.

Cette expérience l'a clairement marquée: "C'est beaucoup d'émotions, ça se passe dans les tripes […]. Mais cela a créé un lien entre tous ceux qui ont répondu à Ebola, une complicité assez forte. Je trouve ça très beau!", avoue-t-elle. En mars 2015, elle a justement prévu de retourner sur place. Retrouver les équipes avec lesquelles elle a travaillé en décembre dernier, mais aussi pour développer de nouvelles activités. Elle le dit elle-même: "J'ai toujours un sac dans mon bureau pour être prête à partir."

Sandra Lamarque, du tac au tac

 

Cet article a initialement été publié le 6 mars 2015.
 
Crédit photo: Romain De Oliveira.
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