Aron Cramer: "Le réchauffement climatique est pourvoyeur d’opportunités"

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Expert de la RSE de notoriété mondiale, Aron Cramer a plus de 20 ans d’expérience dans le développement durable. Entretien.

Président du réseau "Business for social responsibility" (BSR), Aron Cramer conseille au quotidien des décideurs de 250 entreprises membres. D’après lui, les entreprises qui innovent aujourd’hui pour bâtir une économie moins dépendante aux énergies fossiles préparent leur avantage compétitif de demain.

Youphil.com: Les États se réuniront fin 2015 pour parvenir à un accord contraignant sur le climat. Quel rôle les entreprises ont-elles à jouer dans ce processus?

Aron Cramer: Les entreprises ont un rôle déterminant,
 tout d’abord en intégrant la question
 climatique au cœur de leurs stratégies 
et sur le plan opérationnel. Passer à des
 carburants faibles en carbone, réduire la consommation d’énergie dans les chaînes d’approvisionnement, améliorer leur efficacité énergétique... Il y a beaucoup d’actions que
 les entreprises peuvent mettre en œuvre pour
 avoir un impact positif sur le climat et sur leurs 
activités. Ensuite, les entreprises doivent s’accorder sur une position commune et la relayer auprès des consommateurs et des gouvernements afin de lutter efficacement contre le changement climatique.

Selon vous, les entreprises sont-elles prêtes à demander davantage de régulation?


Il y a des entreprises très actives, comme Unilever, Ikea ou Nike qui appellent ouvertement les gouvernements et les négociateurs internationaux à établir des règles et des politiques fortes en faveur du climat. Leur approche consiste à dire que l’instauration de règles permettra de créer un socle sur lequel les entreprises pourront se concurrencer et réussir dans une économie à faible émission de carbone. D’autres entreprises sont plus réticentes. C’est le cas des industries à forte intensité énergétique, comme le pétrole ou le gaz.

Vous êtes en contact avec de nombreux chefs d’entreprises au quotidien. Comment perçoivent-ils le réchauffement climatique? Comme un facteur de risques ou d’opportunités?

Les deux. Il y a quelques années en Thaïlande, les inondations ont paralysé le secteur de l’électronique: Sony, Panasonic, Toshiba ont été affectées pendant des mois par l’arrêt des usines de leurs sous-traitants. Et il est largement reconnu que le changement climatique multiplie et aggrave ces événements météorologiques. Il présente donc bien un risque.

De façon générale, le prix des ressources naturelles augmente dans un contexte de changement climatique. Mais il est aussi pourvoyeur d’opportunités. C’est dans l’invention de solutions que les entreprises sont les meilleures. Les PDG les plus intelligents savent que s’ils investissent, ils peuvent devancer leurs concurrents dans un monde en pleine évolution.

Quelles sont, d’après vous, les entreprises qui innovent le plus en la matière?

Il y a à la fois des petites et des grandes entreprises. J’habite près de la Silicon Valley en Californie. La start-up Nest, par exemple, rachetée cette année par Google, innove dans la domotique pour créer des logements plus économes en énergie. Beaucoup de ces petites pépites sont encore inconnues, mais elles peuvent potentiellement devenir les plus grosses entreprises du XXIe siècle. Et il y a les grandes entreprises, telles que Ikea, qui figure parmi les plus gros utilisateurs commerciaux de panneaux solaires aux États-Unis et travaille à ce que ses magasins soient alimentés à 100% en énergie solaire. Schneider Electric innove dans le domaine des "smart buildings", et obtient des gains en efficacité énergétique. Ces exemples sont la preuve que, grâce à des solutions réduisant notre dépendance au carbone, l’entreprise génère un avantage compétitif.

Dans le rapport "State of sustainable business", BSR notait que le climat était le sujet nécessitant le plus de collaborations dans les cinq prochaines années. Pourquoi est-ce si important?

La collaboration est essentielle car la lutte contre le réchauffement climatique nous renvoie à notre système énergétique. C’est-à-dire une vaste question qu’aucune entreprise ne peut résoudre seule. Pour maintenir le réchauffement climatique 
en deçà de la
 limite des 2°C,
 nous avons besoin 
d’un changement
 systémique. Ce
 défi dépasse les entreprises, les gouvernements et la société civile. Il faut donc multiplier les efforts.

Par ailleurs, il est dans la nature de l’entreprise de répondre à des incitations. Or l’environnement juridique actuel et le manque de pouvoir d’achat des consommateurs n’incitent pas vraiment les entreprises à aller dans le bon sens. Compte tenu de la situation économique, la demande d’énergie bon marché est forte. C’est une des raisons pour lesquelles la part du charbon progresse en Europe. Les subventions dans l’énergie solaire ont aussi été suspendues en Espagne. Politiques publiques, entreprises et consommateurs sont interdépendants. Tout cela doit avancer ensemble.

Quelle stratégie faut-il mettre en œuvre pour que les consommateurs fassent le choix de solutions plus durables?

Dans un contexte de crise où les énergies renouvelables, l’agriculture biologique, des logements peu gourmands en énergie ne sont pas toujours accessibles, les autorités publiques ont leur rôle à jouer. En Californie par exemple, le gouvernement aide les particuliers à installer des panneaux solaires. La plus grande part d’énergie nouvellement créée en Californie provient d’ailleurs de sources renouvelables. C’est en partie grâce aux politiques publiques et aux entreprises qui créent de nouveaux modèles économiques pour rendre leurs produits plus accessibles aux consommateurs. Les consommateurs sont prêts à changer leurs habitudes, à condition que les solutions proposées soient non seulement plus écologiques, mais aussi plus pratiques et accessibles.

Le sondage montre aussi que le climat est une priorité pour les entreprises, mais qu’il décline depuis 2009. Pourquoi?

La crise financière a été un obstacle. Depuis 2009, beaucoup d’entreprises se sont battues pour survivre, pour conserver leurs parts de marché. Mais si l’on observe les tendances à long terme, les entreprises sont de plus en plus attentives à la question. C’est aussi le cas de l’opinion publique. L’attention que les entreprises portent au climat croît à mesure que la science progresse, que les risques sont mieux identifiés et que de nouveaux produits et services luttant contre le changement climatique font leurs preuves.

Par exemple?

Le programme "Ecomagination" de General Electric a dépassé toutes ses espérances, notamment financières, et ce grâce à des produits innovants sur le plan environnemental. Pour leurs nouveaux appareils, le principal argument de vente d’Airbus et de Boeing est désormais l’efficacité énergétique car le carburant est un des coûts les plus importants auxquels les compagnies aériennes font face. BNP Paribas ou Bank of America prêtent une attention accrue aux secteurs dans lesquels ils investissent. Ils créent des produits financiers pour que les épargnants puissent investir dans des solutions améliorant le climat.

Que pensez-vous de la campagne de désinvestissement des énergies fossiles en cours aux États-Unis? Va-t-elle gagner en importance? Est-ce une solution?


Pour le moment, la campagne est assez limitée sur le plan financier et ne concerne que quelques fondations et universités dont Stanford [Stanford a annoncé en mai 2014 que son fonds de dotation de 18,7 milliards de dollars retirerait ses capitaux des entreprises dans le secteur du charbon, NDLR]. Toutefois, le débat s’installe et le mouvement va certainement prendre de l’ampleur.


Récemment,
 le président
 Obama a 
multiplié les
 déclarations et
 engagements 
en faveur du
 climat.
 Quelqu’un a dit un jour que l’âge de pierre ne s’est pas terminé car nous étions à court de pierres mais parce que nous avons trouvé mieux. C’est la même chose avec les énergies fossiles. Nous devrons certainement y avoir recours encore quelque temps mais elles céderont vite du terrain face aux solutions alternatives, telles que la capture de carbone, des nouvelles formes de nucléaire... Je crois davantage au pouvoir de l’investissement dans des nouveaux business models que dans le désinvestissement car c’est cela qui accélérera la transition énergétique. Le désinvestissement sans investissement ne marche pas.

En 2013, BSR a lancé la "Business in climate constraint initiative", pour mobiliser les entreprises sur la question du climat. Quelle est votre stratégie pour y parvenir?

Il faut sensibiliser le monde de l’entreprise à la question climatique. Les responsables développement durable connaissent la plupart du temps les risques et opportunités liés au climat. Ce n’est pas forcément le cas des PDG, directeurs marketing ou responsables investisseurs.

Nous voulons aussi aider les entreprises à comprendre le couple "mitigation" [ensemble de mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre par source et/ou accroître l’élimination du carbone par les puits de carbone, NDLR] et "adaptation" [mesures prises par des particuliers ou des systèmes pour éviter, résister ou tirer parti de la variabilité du climat, de ses changements et de ses impacts actuels ou futurs. Source: FAO, NDLR]. Éviter l’ingérable et gérer l’inévitable.
 C’est crucial pour n’importe quelle 
entreprise, car
 peu importe les
 actions mises en 
œuvre pour lutter
 contre le réchauf
fement climatique, celui-ci est déjà à l’œuvre.

Ensuite, il faut travailler à un niveau sectoriel, pour favoriser des actions ciblées. Par exemple, dans le secteur de l’énergie, les entreprises doivent ainsi prêter attention à leur "mix" -renouvelable/fossile-, tandis que pour le secteur agricole, l’eau, les variétés, les techniques, l’accès aux ressources seront des enjeux clés.

Enfin, l’initiative vise à promouvoir la collaboration, y compris pour l’élaboration de politiques. Avec notre projet "Future of fuels" qui met autour de la table acheteurs et producteurs de carburant, nous encourageons la collaboration sur la question des carburants propres.

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Cet article a initialement été publié dans la Lettre professionnelle n°78, du 19 juin 2014.
 
Crédit photo Aron Cramer: DR.
Crédit photo de Une: U.S. Geological Survey/Flickr.
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